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Interview exclusive : L’art, le monde et la pensée critique selon Mounir Fatmi.

Mounir Fatmi critique le monde autant qu’il le parcours. Il est l’invité privilégié ce week end de la Art Paris Art Fair, nouveau temps fort artistique parisien. C’est sur la façade même du Grand Palais que l’artiste nous offre une mise en situation inédite de son oeuvre monumentale «Les Temps Modernes, une histoire de la Machine». Celui pour qui l’art est un combat, un mouvement et un engagement permanent s’est confié à TrendsP. Rencontre avec un artiste talentueux, pour qui impertinence rime avec liberté.

TP : M. Fatmi, qui es-tu, comment résumerais-tu ton parcours ?

M.F : Je me présente toujours comme un travailleur immigré. Je travaille, je voyage, j’expose là où on m’invite. Mon parcours est assez labyrinthique, j’ai commencé avec l’école des beaux arts de Casablanca, puis l’académie des beaux arts à Rome et enfin l’académie d’Amsterdam, en passant par un tour d’Europe, dans les ateliers d’artistes. Je suis quelqu’un en déplacement permanent, même mental. Je n’ai pas de nostalgie, pas de lien avec un lieu, je peux être ici aujourd’hui et ailleurs demain, je sais que tout est fragile, rien ne peux résister au temps et aux changements qui arrivent autour de nous.

TP : Comment définirais-tu ta démarche artistique ?

M.F : C’est toujours difficile car ma démarche est liée à plusieurs sujets mais si je résume on peut dire que c’est un travail sur 3 éléments essentiels : le langage, l’architecture et la machine. La machine représente beaucoup de choses, ce n’est pas seulement l’industriel, c’est aussi la politique, la religion, tous les systèmes qui s’installent et qui font en sorte de nous contrôler. Là où ça devient intéressant c’est quand on essaye de rentrer dans la machine un peu comme Charlie Chaplin. C’est ce que j’exprime à travers l’installation «Les Temps Modernes, une histoire de la machine». Mon plus grand combat c’est d’essayer de la penser de l’intérieur et de fonctionner un peu comme un virus en elle.

TP : Il semble que l’Amérique ait joué très tôt un rôle dans ton éveil artistique, à travers quels artistes ?

M.F : L’amérique c’est un pays qui s’est invité chez moi à Tanger. Il ne faut pas oublier que toute la Beat Generation est passée par Tanger. J’ai été beaucoup inspiré par le travail de Brion Gysin, qui a fait beaucoup de calligraphie. J’ai aussi rencontré Paul Bowles, j’ai d’ailleurs fais un film sur lui vers les derniers mois de sa vie, intitulé «Fragment de solitude». C’était vraiment quelqu’un d’extrêmement intelligent, avec une grande générosité, qui parlait l’arabe dialecte mieux que mon père. C’était un génie tellement humble que devant lui on se sentait petit. J’ai découvert aussi parallèlement toute la littérature Beat Generation, avec William Burroughs et ses recherches sur le langage, sa phrase «le langage est un virus» m’a toujours guidée. Je pense toujours le texte comme malade, contaminé.

Dans ce sens là, tous ces gens là ont joué une part importante dans mon éveil artistique, ceux qui ont laissé les Etats Unis des années 60 quand tout le monde disait que c’était le centre, parce qu’ils pensaient que le centre était ailleurs, en périphérie. Quand je suis revenu en France, je suis parti rapidement en périphérie, à Mantes-la-Jolie. Je me suis installé pendant 4 ans dans le quartier du Val Fourré. Tous les gens qui sont dans ce quartier y vivent comme dans un aéroport, tout le monde attend un avion, rêve de partir un jour. Moi j’étais l’arrivant, personne ne me comprenait. A l’époque beaucoup de commissaires, de critiques d’art disaient que tout se passait au Palais de Tokyo, mais moi j’en avais absolument rien à foutre, j’étais en train de filmer l’architecture qui tombe, les voitures qui brûlent, les gens qui parlent, la situation des personnes en déplacement et comment ils vivaient dans une architecture qui n’est pas réussie. Une architecture de tour en banlieue est un organisme vivant parce qu’on est connecté avec la musique du voisin sénégalais, avec la cuisine du voisin polonais.. A un moment ce genre d’architecture était modèle de réussite, avec Le Corbusier, la Cité Radieuse, mais dans la réalité c’était une expérimentation qui n’a pas fonctionnée. D’où ma série d’exposition «Fuck the Architects» qui m’a value beaucoup de problèmes, et une grande insulte dans le New York Times.

Je suis également fasciné par Tarkovsky. C’est un génie. Quand je pense que j’ai fais un truc super, je regarde Tarkovsky et je me calme.

TP : Quel lien fais tu entre orient et occident dans ton travail ? 

M.F : Je ne suis pas dans la dualité orient et occident. On est  véritablement dans un système de mondialisation. Il n’y a pas que deux publics non plus. L’histoire contemporaine change l’oeuvre, c’est fini de penser que l’oeuvre est signée et finie. Il n’y a donc plus la notion de lecture unique de l’oeuvre. Je peux faire une installation, visible pendant 3 ans et puis la 4ème année elle sera censurée parce qu’il y aura eu un attentat ou autre juste avant. Au Maroc elles peuvent être très choquantes, alors qu’à Tokyo ou au Etats Unis non. Il n’y a pas vraiment de dialogue orient /occident, c’est encore une utopie. En me retrouvant au milieu, je vois un retour vers les identités que beaucoup de gens ne veulent pas encore voir, en France nous avons le Front National, et ça devient quelque chose de normal.. De l’autre côté en voyant le combat des intégristes en tout genre, qu’ils soient musulmans chrétiens ou juifs, on se demande où est le dialogue.

Même les points de vues sur moi changent. En France je suis un artiste issu de l’immigration, marocain, arabe, géographiquement musulman, africain, tiers-mondiste et quand j’expose à New York je suis un artiste français, le «frenchy», le «parisien» même ! Et puis quand je rentre chez moi je suis l’étranger, qui expose à l’étranger, qui est très critiqué parce que vivre et travailler à l’étranger ne rend pas mes oeuvres accessibles à un public marocain ou arabe.

TP : Selon toi quel est le rôle de l’artiste contemporain ? Tu cites dans une interview «je pense que l’islam, comme les autres religions, philosophie et concept doit être  utilisé et critiqué par l’art et les artistes», ton travail consiste-t-il donc à exprimer ton sens critique du monde contemporain, à travers la question des appartenances idéologiques ?

M.F : On est artiste mais aussi citoyen, aussi père de famille, et aussi critique. Le changement ne vient que dans la mesure où il y a une pensée critique qui repoussera les limites que l’on a posées nous même. Tout doit être critiqué, l’homme comme le texte. Le monde change chaque seconde. Les gens complètement extrémistes ou intégristes pensent que le monde ne se limite qu’à ce qu’ils pensent eux. L’art est très limité aussi, ce n’est que répétition de petits systèmes, des retours en arrière. Je pense que nous somme encore au stade du bébé fasciné par son jouet, et qu’on n’a pas encore essayé de casser ce jouet pour voir comment il fonctionne de l’intérieur, et pouvoir en construire un autre après. La seule chose que je trouve nouveau et intéressant depuis ces dernières années c’est la notion de mix, dans la musique. A partir du moment où on a pensé à mixer les influences, là on a repensé la création. Donc tout pour moi est sujet à évolution et à questionnement. Dès qu’un enfant arrête de poser des questions il devient un bon enfant. Je ne l’ai jamais été. Il faut être l’objet que la machine n’a pas réussi, sinon on va penser que la machine est parfaite.

TP : En tant qu’artiste plasticien, les thèmes et les supports de ton oeuvre sont multiples mais certains signes/objets sont récurrents et font l’objet de séries, comme l’obstacle hippique, la cassette vidéo, les drapeaux, peux-tu nous parler de ces éléments ?

M.F : Les obstacles ce sont des pièces arrivées après les 4 ans ds le quartier du Val Fourré. C’est une pièce qui vient de l’architecture, on ne dit pas un immeuble mais «une barre». Ces barres qui vont cacher ce qui se passe derrière et qui se ressemblent toutes. Pour moi et mon sens horrible de l’orientation c’était une souffrance. L’obstacle c’est une oeuvre qui regroupe plusieurs éléments : la peinture, la sculpture, l’installation, le ready made. Et c’est une oeuvre qui demande quelque chose d’essentiel pour la voir: le recul. Ce recul nécessaire c’est à peu près le recul dont un cavalier a besoin pr sauter. Savoir où placer le public dans la salle pour voir l’installation est ce qui m’intéresse le plus.

La cassette VHS c’était tout un travail par rapport à l’image. Cela correspond à une période de vie, à un historique. Ce sont des oeuvres que je ne pourrai plus faire ds 10 ans. Ce qui m’interesse c’est que l’élément ne va bientôt plus exister, que ça soit le medium lui même mais aussi l’information à l’intérieur.

Et puis les drapeaux, ce sont ces objets qui m’indiquent où je suis. C’est comme un espèce de logo, une marque. C’est la question du déplacement, de la frontière, de l’identité, qui pour moi est un faux sujet dans l’art. Le vrai sujet c’est la représentation.

TP : L’écriture calligraphique arabe est aussi très présente dans ton travail. On la retrouve dans ton oeuvre «les Temps Modernes, une histoire de la Machine» quel lien fais tu entre l’écriture et la machine ?

M.F : J’ai voulu utiliser la calligraphie circulaire présente dans l’écriture traditionnelle arabe. Le sens de lecture de ces textes devient labyrinthique, parce qu’on ne peux pas lire la phrase que d’un seul côté. J’ai souhaité sortir ces textes de leurs supports (livres, objets), les réanimer en les faisant tourner. En devenant systématiquement obsolète, la machine rend le texte lui même obsolète. Il devient une matière à revoir, à relire, à modifier. Il y a plusieurs textes, sur la beauté, la femme, la politique. Quand les cercles tournent et que tout devient illisible, on passe du texte à l’image et l’oeil doit trouver lui même sa place dans la machine.

TP: Peux tu nous parler du mouvement «Nayda» auquel la presse a pu t’associer ?

M.F : C’est comme une espèce de revolution au Maroc, un moment où beaucoup de jeunes marocains se sont retrouvés devant le monde contemporain. Dans les pays arabes on a raté la révolution industrielle, on a raté la roue, ce que je dis dans « les Temps Modernes » aussi. Mais on a rattrapé le réseau. Rapidement on s’est retrouvé dans le réseau internet, avec le téléphone portable. Avec cette révolution numérique les jeunes se sont retrouvés reporters. Quand il y a eu le Printemps Arabe, ils avaient l’occasion de filmer et d’envoyer des images au monde entier, à la presse. Ce mouvement Nayda c’est le «Réveil». C’est une vraie «Movida», avec moins de moyen mais beaucoup de suivi de l’occident, ce n’est pas juste un effet. Ces gens ont changé leur manière de vivre, de voir et faire. Et ils ont commencé à le faire en critiquant le système.

TP : Qu’ exprimes tu  à travers ton oeuvre «Les Printemps perdus» ?

M.F : C’est une pièce qui a posé beaucoup de problèmes, elle a été censurée plusieurs fois. C’est en fait un work in progress, qui peut continuer sans moi. Il y a les drapeaux des 22 pays arabes, et sur les premiers trois pays dont la dictature est tombée, sont placées des grandes tiges de 3m avec des balais. Je ne pense pas que je vais vivre tout ça, mais l’oeuvre en elle même un jour aura les 22 balais. Ce qui a posé beaucoup de problèmes avec cette pièce là, c’est qu’elle n’est pas limitée dans le temps, c’est que demain si je ne suis plus là, il y a un protocole pour qu’elle continue et devienne ce qu’elle est. Bien sûr elle n’a jamais été montrée au Maroc parce qu’il y a aussi le drapeau marocain qui va changer.

TP: Comment est réceptionnée une démarche artistique engagée et politique dans un pays comme le Maroc ? et dans les autres pays arabes ?

M.F : C’est très difficile, il y a beaucoup de pièces que je ne peux pas montrer dans les pays arabes et aussi au Maroc. Mais ce qui est intéressant c’est que maintenant il y a ce réseau. On voit mon travail sur internet, et ça, le Maroc ne peut pas le couper. La bataille reste donc désormais sur les réseaux: pour qu’internet ne censure pas, reste libre et utilisé au maximum. La plus grande erreur en Tunisie ou en Egypte, c’est quand ils ont su que toute la jeunesse envoyait des images sur internet, et qu’ils l’ont coupé. Et c’est à partir de là que les jeunes sont sortis dans la rue. Maintenant c’est un véritable outil de travail mais c’est aussi un outil avec lequel on peut faire toute une révolution.

TP : La liberté d’expression est au coeur des débats, celle de l’artiste critique est en danger. Quel est ton point de vue sur la situation ?

M.F : L’artiste critique est vraiment en danger parce que le système fait en sorte que les gens s’auto-censurent. On a l’impression d’être libre sans qu’on ait testé la liberté. Moi j’essaye de voir jusqu’où je peux aller, jusqu’où je peux la faire évoluer. Malheureusement globalement on recule encore. Après le 11 janvier, après la manifestation à Paris, on pensait que les choses allaient changer, mais malheureusement non. J’ai été censuré juste après, et n’ai pas été le seul. Les directeurs de centres d’art ont tellement peur qu’ils ne prennent pas de risque. Mais notre métier est un métier à risque. Il y a quelques jours 20 personnes sont mortes à Tunis, et ce n’est pas dans un champ de bataille, mais dans un musée ! Maintenant les directeurs doivent penser que c’est un vrai lieu de combat. C’est la première fois que je pense sincèrement à quitter la France. Je continuerai mon combat ailleurs. Mais je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui un pays où l’on peut créer en toute liberté. Il faut trouver des stratégies, des moyens pour contourner tout ça. On a toujours fait comme ça. C’est le grand sujet de mon exposition à Genève «Permanent Exils». J’ai la liberté de sentir que je fais parti du monde. Je suis assez caméléon, je sais passer dans des situations, de les comprendre et ça ne me choque pas de sortir d’un musée et d’être contrôlé par la police Suisse. Je vis les choses comme un scénario et essaye de le changer quand je peux.

TP : Pourquoi d’ailleurs as-tu intitulé ton exposition au MAMCO de Genève « Permanent Exiles » ? Est-ce le résumé de ton propre parcours, en tant qu’artiste et homme libre ?

M.F : Quand on pense qu’on est un artiste qui appartient à un groupe, un pays, une ville, on ne peut pas comprendre le monde. Quand on pratique le monde, quand on voyage dans un autre pays, on est vraiment dans une expérimentation. On expérimente la notion même du déplacement, notre relation à l’aéroport, au temps, au décalage horaire, au lien entre ciel et terre. J’ai réalisé une quantité de projets dans l’avion. C’est cette relation au monde que je conseille à tous les jeunes artistes. Aujourd’hui malheureusement le terrorisme même a fait un mur. Dans certains pays il n’est pas possible de mettre les pieds, comme le désert lybien, le plus vierge sur terre, une pièce d’art. Mais on ne peut pas y acceder.. Il faut expérimenter le monde à son maximum tant qu’on peut, parce qu’il faut pas oublier que l’heure tourne.

Découvrez la projection des « Temps Modernes, une histoire de la Machine » du 26 au 29 Mars 2015, de 18h à minuit, sur la façade du Grand Palais à l’occasion de la Art Paris, Art Fair.

« Permanent Exiles » se tient au MAMCO de Genève jusqu’au 10 Mai 2015.

 

 

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