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Interview exclusive : Trends Periodical rencontre le designer Bruno Moinard

Bruno Moinard a signé les projets les plus emblématiques et côtoyé les personnalités les plus créatives de ces dernières décennies. Les magasins Cartier, le Plaza Athénée, le Château Latour, les Galeries Lafayette, le musée des Arts Décoratifs sont quelques unes de ses réalisations phares, parmi d’autres projets tout autant prestigieux. Malgré un geste très luxe et une réputation bien établie, Bruno Moinard est un designer humble et discret. C’est en toute sympathie et avec passion que le plus parisien des designers revient sur son parcours hors du commun et nous raconte son histoire.

TP : Pouvez vous résumer votre parcours ?

BM : Je fais tout d’abord mes études à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués et Métiers d’Arts Olivier de Serre, à Paris. A la fin de mes études je rencontre Andrée Putman par le biais d’un professeur, elle montait son agence et me propose de travailler avec elle. Les débuts sont difficiles, mais notre collaboration dure finalement 15 ans ! Je décide ensuite de monter ma propre histoire, sous le nom de 4BI, bureau d’architecture intérieure, et parallèlement est née la galerie Bruno Moinard Edition, il y a moins d’un an.

TP : Vous êtes un designer, décorateur, architecte, scénographe et peintre, quel est selon vous l’ADN commun de toutes ces disciplines ?

BM : C’est la curiosité, l’écoute et l’observation. Il faut être nourrit de beaucoup de choses, il ne faut pas avoir d’apriori sur un lieu ni sur des gens. C’est aussi un rôle de diplomate, de pédagogue. C’est en rencontrant et en écoutant qu’on arrive à construire des histoires personnelles pour chaque client. Je travaille pour Cartier, pour les Galeries Lafayette, pour Alain Ducasse, pour François Pinault, pour Bernard Arnaud, c’est donc à chaque fois du très haut de gamme et donc un rapport d’exigence et d’excellence. Ce sont des gens qui parcourent la planète tous les jours et qui ont 50 idées en tête à la minute, nous devons répondre à toutes ces idées et être à la hauteur de leurs attentes tout simplement.

TP : Existe-t-il un style, une philosophie Bruno Moinard ?

BM : Je crois que l’humilité est vraiment importante. On me dit souvent que je suis complètement accessible et que c’est incroyable. Je ne l’imagine pas autrement. On a à ce niveau une image de star, de diva, mais ce n’est pas du tout mon tempéramment. Il faut savoir être simple et savoir que c’est un métier difficile aussi. Tout peut s’arrêter un jour. C’est un métier proche de la mode, c’est éphémère et compétitif, il faut savoir se remettre en cause et être les meilleurs en permanence.

TP : Parlez nous de votre époque Putman, quel héritage vous a-t-elle transmis ? Quelles ont été vos autres grandes influences ?

BM : J’ai quitté Andrée Putman il y a plus de 20 ans, je n’ai pas de nostalgie et encore beaucoup de tendresse pour elle. Je l’ai rencontré jeune, j’étais très impressionné. C’était pour une boutique Thierry Mugler, en 1979. Je ne la connaissais pas, elle était connue dans un certain milieu, elle était amie avec tous les grands couturiers. Ce que j’en garde c’est le parcours que j’ai fais avec elle, trois séquences de 5 ans : la période «couturiers», avec Lagerfeld, Alaïa, Saint Laurent, Chanel, Chloé, Castelbajac, Montana.. Andrée les rencontrait et moi je dessinais. Ca me laisse le souvenir d’avoir été en contact avec ces gens incroyables qui avaient une intelligence et une réactivité foudroyante. J’ai appris à travailler avec eux dans l’exigence, le minimalisme, la sobriété. Il y a eu ensuite la période Mitterrand, c’était une période un peu «politico design». Et puis il y a eu ensuite la période «hotels».

Je me souviens de cette aventure où j’ai parcouru la planète avec elle, elle étant un personnage médiatique et moi restant dans l’ombre et dirigeant 22 personnes. J’ai appris à être humble, à écouter, à transcrire, pouvoir recréer des lieux pour tous ces gens là. C’est assez fou de se dire qu’on a dessiné un bureau pour Jack Lang et que tous l’ont gardés. On crée des objets, des meubles plus pour l’intemporalité que pour la mode. Après avoir travaillé autour de son style à elle j’ai dû créer le mien, du jour au lendemain, à la propre écoute des clients qui m’avaient repérés. J’ai quitté l’agence Putman et en vingt minutes j’ai pratiquement remonté une agence, parce que le bouche à oreille était passé.

Je suis impressionné par beaucoup de gens, je citais tout à l’heure Karl Lagerfeld. J’ai aussi été très influencé par des conservateurs de musées, des directeurs de fondations, Marie Claude Beaud, Azzedine Alaïa, Jean Paul Goude, François Pinault ou encore Alain Ducasse. Ce qui est joli dans mon rapport avec ces personnes, c’est qu’on ne leur raconte pas d’histoire, avec eux j’essaye d’instaurer une image de gentillesse et de courtoisie. Ces gens là me laissent une volonté de bien faire.

TP : Où puisez vous votre inspiration ?

BM : Dans tout ! J’essaye d’aller partout, dans toutes les expositions. Ma formation auprès de professeurs comme Serge Mouille, des gens qui ont su crééer des pièces inestimables, m’a appris à observer. L’inspiration vient aussi d’une contrainte d’un client et d’un lieu. Elle vient en partant de règles simples et de rigueur de volumes, d’ambiances, de lumières, de proportions, puis l’agencement, les matériaux et le mobilier viennent nourrir l’ensemble. Tout arrive progressivement. Ce qui est important c’est de faire des choses différentes pour chaque personne.

TP : Vous êtes un habitué des musées, vous avez signé le musée des Arts Décoratifs. Quelle est l’histoire de ce projet ?

BM : C’est très difficile parce qu’un concours est lancé, il est international, et tout le monde répond. Je venais de quitter Andrée, et je n’avais pas assez de choses personnelles à montrer. J’ai eu la chance d’avoir rencontré Oscar Tusquets, l’architecte catalan de Salvador Dali, un baroque. On s’est associé pour ce projet, un moderne avec un baroque, cela a suscité la curiosité ! J’y ai passé 9 ans de ma vie, c’est une histoire disproportionnée. Mais ça a été un moment passionnant, ça représente les arts décoratifs, c’est le centre de Paris, pour l’étranger c’est le Louvre donc d’un seul coup, avec mes boutiques Cartier à côté, je me suis retrouvé à faire des projets dans le monde entier.

TP : Vos projets s’intègrent dans des lieux tous autant prestigieux les uns que les autres, quels sont les enjeux de ce type de projets pour un designer, leurs avantages et inconvénients ?

BM : Nous rencontrons beaucoup de difficultés. Le client est très exigent, il faut être à la hauteur et savoir gérer tous les problèmes : le site est en travaux, protégé, classé, classique, moderne, a déjà de l’existant à modifier, un budget à respecter. Il faut savoir jouer de l’intelligence. Il me faut une équipe de 30 personnes qui travaille ds le même esprit que moi, qui doit comprendre que je suis en contact avec l’exigence en permanence et que je dois la transmettre pour qu’elle soit au même niveau. Ce sont des rôles de communication en permanence, comme en cuisine pour ne pas dire comme à l’armée, avec moi en arrière plan pour superviser et persuader le client du bon choix. Nous travaillons avec des entreprises au savoir faire unique et incroyable, nous sommes une écurie de formule 1, toujours en réglage, on ne peux jamais rester tranquile. Mais ce sont surtout beaucoup de satisfactions.

TP : Quel est selon vous le rôle d’un créateur contemporain ?

BM : Le premier rôle à transmettre aux gens, c’est de ne pas se prendre trop au sérieux. Il y a deux sortes de créateur, celui qui va faire booster parce que c’est dans sa nature et d’office créer une sorte de panique qui va faire réagir les gens. Et puis il y a le créateur comme moi, qui est plus calme, qui essaye de comprendre, qui propose des choses par étapes, qui ne sera pas d’une violence inouïe au départ, qui attendra la réaction du client pour monter en intensité jusqu’au bout du sujet. Je choisis de ne pas parler du passé car le client vient nous voir pour changer, on va donc l’emmener sur des pistes en toute tranquillité et gentillesse. Il est important de chercher sans jouer la violence ou la création à outrance et d’emmener le changement naturellement.

TP : Vous avez signé beaucoup de projets parisiens, que vous inspire Paris ?

BM : Avec le musée Carnavalet, le musée Rodin, les Galeries Lafayette, la fondation Cartier, je me retrouve dans des endroits mythiques. Paris c’est une lumière, c’est une proportion d’appartements. Ce ne sont pas les chantiers les plus faciles. Le Plaza Athénée, c’est un mythe, un temple, une icone parisienne. Au fond, même en travaillant et me déplaçant à l’étranger, je me protège ici et ai fait le choix d’y rester. Je n’ai pas envie de quitter ma tour Eiffel, tous mes clients rêvent de Paris. Je ne suis pas chauvin pour autant, je pense qu’on a des progrès à faire en arrêtant d’être trop prétentieux. Le luxe et le savoir faire sont là, mais on manque assez souvent de regard sur notre patrimoine, et on peut manquer de simplicité.

TP : Quelle serait votre traduction de la «french touch» dans le milieu du design ?

BM : La «french touch» c’est «le détail dans la doublure du costume», quelque chose d’élégant, de discret, de simple et de confortable, d’intrigant. C’est la patine, le temps, l’histoire. Ce sont des matériaux et des formes classiques et simples. C’est surtout être curieux sans être monoproduit, agrémenter ses espaces d’autres meubles, d’autres architectes, d’autres marques, ou avec des pièces d’antiquité. C’est le mélange. Mon bureau est un laboratoire en contact avec des fabricants qui travaillent les matières en direct, c’est du prototypage. Dans les autres pays souvent ce sont des choses déjà connues et réinterprétées, il n’y a pas ce petit plus, ce petit dérapage. On intrigue parce qu’on propose et on crée des éléments de curiosité. Nous racontons peut être plus d’histoires, tout en sachant présenter le projet dans un langage culturel.

TP : Quel a été l’évènement le plus marquant de votre carrière ?

BM : Faire un parcours avec Andrée et terminer sur un projet mythique qui est l’aménagement du Concorde. Plus les rencontres dont on a parlé. Le plus beau projet est le Chateau Latour, l’émotion pure. Et puis le Plaza Athénée, le plus pharaonique et difficile.

TP : Quels sont vos futurs projets, et vos nouvelles ambitions ?

BM : Dessiner du mobilier et avoir enfin ma société d’édition. Ce sont 40 meubles au départ et maintenant des distributeurs à New York, Londres, Dubai, Hong Kong etc .. C’est une ambition et surtout un plaisir.

J’ai travaillé dans tous les domaines. Il me manquait l’hotel et le Plaza Athénée est arrivé. Je travaille actuellement sur des hotels à Rome, Shanghai, Londres. C’est aussi le retour à la mode avec le siège Balenciaga en cours. C’est la fidélité aux Galeries Lafayette avec de nouveaux espaces gigantesques aux Emirats.

Sinon je dessine, je fais des tableaux, j’en fais des tapis, des coussins ..  J’aime ce rapport à l’ensemble. Ca me fait plaisir de faire des choses personnelles. La conclusion est peut être de dire qu’au fond j’aurai tout simplement voulu être peintre. (sourire)

Photos : Château Latour (crédit : Alain Benoit Deepix), Magasin Cartier (crédit : Cartier), siège social Hermes (crédit : Jerôme Galland), Plaza Athénée (crédit : Jacques Pépion), Dorchester (crédit : D. Griffen), Chengdu (crédit : JTM Photography), Veuve Clicquot (crédit : Patricia Canino), Galerie de l’Opera de Paris (crédit : Patricia Canino)

http://www.brunomoinard.com

http://www.brunomoinardeditions.com

http://studioputman.com/fr/

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