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Chronique – Quand le sport inspire l’artistique contemporain

Grand invité du week end dernier le basketball a défrayé toutes les chroniques. Gros plan sur le panier starifié, à lui seul le basket a fait bouilloner une foule parisienne animée et passionée. Le basket s’installe au Palais, le sport s’expose au musée. Infiltré dans nos agendas, dans notre art de vivre, dans nos codes vestimentaires, dans le paysage urbain et dans la création, le sport s’impose dans notre quotidien comme un élément culturel dynamisant. Plus que jamais à l’image de notre temps, le sport occupe légitimement une place grandissante dans les pratiques artistiques contemporaines. Parce qu’ «Un artiste qui s’intéresse à la couleur du temps, à l’époque, la mode, la morale, la passion, s’intéresse forcément au sport» explique Jean-Marc Huitorel, critique spécialiste de la question du sport dans l’art, décryptage d’un véritable phénomène de société qui a su imposer à notre époque une esthétique forte et influencer un mouvement de tendances et de créations inspirées.

Wim Delvoye

Saint Stephanus, Wim Delvoye, 1990

LE CORPS FASCINATION

Revenir sur la nature des liens qui unissent la création actuelle au sport nécessite un regard sur les évolutions sociales et culturelles de nos sociétés. L’histoire nous indique que l’intérêt des artistes pour le sport n’est pas contemporain car il remonte à l’antiquité. En Grèce, l’art et le sport étaient étroitement liés, jeux olympiques au sommet, la fascination pour la beauté des corps athlétiques est omniprésente, inspirant scènes ornementales diverses et sculptures d’athlètes aux corps ciselés. Si l’art s’y désintéresse un long moment par la suite au profit d’une orientation plus morale religieuse, c’est à la fin du 19ème siècle que l’on offre une nouvelle visibilité au sport, parce qu’il s’est popularisé et que parallèlement l’art s’est modernisé. Epoque charnière, qui a su décloisonner les beaux arts vers de nouvelles recherches et formes d’expression autour desquelles le rapport au corps occupe une place majeure. Anatomie de l’effort, mouvement, rythme et décomposition nourrissent les oeuvres modernes et participent aux tentatives d’émancipation de l’art pictural, détournant progressivement l’intérêt des artistes vers l’espace et l’usage de l’oeuvre.

Alors que le progrès technique et industriel a su transformer les pratiques artistiques vers de nouvelles disciplines orientée design, le sport lui devient un véritable art de vivre, qui prend racine dans un rituel de bien être quotidien et d’harmonie entre le corps et l’esprit. Jusqu’à en devenir, pour le plus grand bonheur des marques sportives émergentes, une véritable obsession pratique/consommation, donc inspiration.

The Golden Years, Dean Bradshaw, 2014

The Golden Years, Dean Bradshaw, 2014

LA GLOIRE DU SPORTSWEAR

Il y a 30 ans un objet culte nommé Jordans est né et embarque avec lui bien plus qu’un héritage sneakers, une véritable mouvance sportswear. 30 ans d’icônes et de pièces fétiches, d’innovation, de réédition, de collection, d’exposition, et une actualité design/mode toujours aussi riche, savamment orientée entre nostalgie et avant gardisme. Avec le sport street et le sport chic, l’élan fitness et le phénomène running, la fin du 20ème siècle dessine de nouvelles silhouettes. Alors que les Nike, Adidas ou encore Lacoste (pour ne citer qu’elles) insufflent depuis les tendances logotypées de ces dernières années, la pinup American Apparel sort ses plus belles pièces gym du vestiaire pour un nouveau genre de hype sportive, physiquement parfaite et décontractée. Au delà du brand business, l’imagerie sport stimule encore et toujours les collections de demain et devient un parfait injecteur du Cool : pour preuve l’inspiration néo-sport made in France se retrouve en prestigieuse finale du prix ANDAM, toujours plus radical, sophistiqué et architecturé, avec le minimal Etienne Dereoux et la bombe Pigalle de Stephane Ashpool. Le sport encore, pour la touche décalée chère à l’image luxe contemporaine, hiver 2015 Ricardo Tisci (lui même ancien flirt Nike) emprunte les codes street : BMX, corde à sauter et basketball sont les nouveaux joujoux des égéries.

ESTHÉTIQUE DE L’OBJET SPORT

« Le sport correspondait à une volonté de comprendre ce qu’est une ligne, un format, une praticabilité, le rapport au spectateur. C’était une façon de le faire de manière caricaturale et triviale. Ce qui au départ était une boutade est devenu un fil rouge. Il me permettait d’envisager des écarts, il m’ouvrait à de nouveaux territoires où l’expérience devenait possible. Il traduisait le contraire de la tête, de la pensée. » Jacques Julien, artiste plasticien.

Terrain d’explorations multiples, l’univers du sport offre volumes, attitudes et points de vue riches dont le milieu de la création ne s’est donc jamais affranchi dans sa quête esthétique. Formidable vivier de formes, de couleurs et de motifs cet univers apporte un nouveau vocabulaire au design qui semble inépuisable. Un langage que le créatif module, redéfinit et manipule au grès de ses projets, devenant pour lui même un véritable jeu.

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Jaime Hayon, 2015

Des projets originaux, novateurs, et complets autour de nouvelles gammes de mobiliers/sculptures ont émergés ces derniers temps, et se sont installés dans les galeries et les musées, transformant notre regard sur l’expérience du « beau », du poétique voire du caricatural et du drôle dans notre pratique sportive.

Pour Jaime Hayon, designer espagnol, s’inspirer du sport permet de donner vie à des créations qui se jouent tout à la fois de l’hybridation, du travestissement et des jeux d’échelle. Jaime Hayon parvient à transposer des pièces réunies autour de différentes disciplines : la gymnastique, le ping-pong, les sports collectifs, et le Basket encore, à qui le designer donne une part de réalisme tout en leur faisant subir un dernier twist: l’emploi de ces matériaux artisanaux et traditionnels qu’il affectionne (la céramique, le bois, le marbre, le verre soufflé, le cuir) plutôt que le recours évident aux matériaux composites et high tech d’aujourd’hui. Nous retrouvons ce même décalage dans les travaux du duo Alberto Biagetti et Laura Baldassari présentés au salon de Milan 2015, avec une gamme de pièces contemporaines conçues pour l’exposition «Body Building». Les deux designers réinterprêtent cheval d’arçons, haltères, anneaux, espalier et contituent une collection de mobilier esprit gymnase inédite.

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exposition « Body Building », Alberto Biagetti, Laura Baldassari, Milan 2015

Le sport apparait donc comme un thème fort au large potentiel, puisqu’il rend parfaitement cohérente l’association de l’image et de l’objet, de la forme et l’usage. Parmi les lignes graphiques des terrains de sport, l’ergonomie des structures, l’approche technique des textures, la création contemporaine s’exalte et explore enfin le sport globalement et à sa juste valeur. Surtout lorsqu’il s’agit d’en jouer, d’en bouleverser les codes et surtout de régénérer les tendances.

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Space Jam, Eric Yahnker, 2014

 

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