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Faites de Laylow une star, il le mérite

Cinq mois après .RAW, Laylow est revenu il y a quelques jours avec .RAW-Z, un projet bourré de spontanéité, d’audace et d’intentions mélodiques suffisamment mutantes pour imposer le rappeur Toulousain comme l’un des plus créatifs et cinglés du paysage français.

Dans le clip de « Maladresse », truffés d’effets spéciaux dignes des plus grands blockbusters hollywoodiens, Laylow se voit plongé dans un monde futuriste, sombre, où il censé tuer son double afin de renaître sous sa forme bionique. Le tout sur des paroles qui esquivent la pudeur et exposent les failles du bonhomme : tous ces moments où il « pète des seums », où le démon lui chuchote à l’oreille et où il regrette son mauvais comportement vis-à-vis de la femme qu’il aime (« J’sais que je mérite pas tout cet amour qu’on m’adresse / J’sais que tu mérites mieux, j’sais que je suis plein de maladresses »).

Ne pas croire pour autant que cette mélancolie, cette façon de se mettre à table fasse de Laylow le nouvel écorché vif du circuit. Tout est beaucoup plus complexe dans sa discographie. Comme dans ses actes : on parle quand même ici d’un artiste qui a très vite tourné le dos aux conforts des majors, qui semble tout faire pour ne pas devenir le poster boy idéal d’un rap institutionnalisé et qui se dit constamment en avance sur son temps. Presque incompris, donc.

Le débat est ouvert, bien sûr, mais il comporte quelques certitudes. Comme celle-ci : Laylow a beau être de ces artistes ayant contribué au regain hip-hop ces dernières années, il ressemble toujours au plus inclassable de cette nouvelle école, celle à l’origine de ce que les médias nomment désormais « le nouvel âge d’or du rap français ». En cause ? Des textes profondément mélancoliques, des textures sonores volontiers expérimentales, des modulations de voix légèrement autotunées et même un clip long de dix-huit minutes. On a connu plus rapidement identifiable…

Mais c’est aussi ça la force du Toulousain, sa capacité à se dévoiler plus complexe et mystérieux à chaque écoute, son aisance à exploser les barrières ou les étiquettes, sa faculté à rendre digeste des œuvres blindées de références, de clins d’œil (à Matrix, à Scarface, au foot,…) et de petites intentions impossibles à déceler à la première écoute – des détails qui peuvent sembler secondaires au commun des mortels, mais, chez Laylow, on le sait, c’est justement là que le diable aime se cacher.

MC bionique

Depuis ses débuts aux années 2010, aux côtés de son pote Sir’Klo (avec qui il signe un temps chez Barclay et enregistre deux EP’s, Roulette Russe et 310, respectivement sortis en 2012 et 2013), Laylow n’a jamais dérogé à ce principe, véritable leitmotiv d’une carrière menée avec intransigeance et jusqu’au-boutisme : chacun de ses sons se doit d’être singulier, blindé de nuances, comme en équilibre constant entre des paroles à la fois urgentes et réfléchies, entre des sons aussi robotiques et futuristes que parfaitement ancrés dans leur époque. Mercy, son premier projet solo paru en décembre 2016, le démontrait déjà avec brio. La suite (Digitalova, .RAW et .RAW-Z, donc) n’a fait que le confirmer : influencés aussi bien par le coupé décalé que par ce que la scène rap européenne peut proposer de plus singulier (Yung Lean, Ghali, Skepta, Tommy Cash), ses différents projets témoignent d’un rappeur (faut-il seulement le définir ainsi ?) décomplexé, hybride, ouvert à l’imprévu et aux tentatives inédites.

Et c’est ça, oui, que l’on ressent en écoutant certains de ses classiques, « 10’ » (1,7 millions de vues), « OTO », avec ses guitares électriques désaccordées et sa voix métallique, « Gogo » ou même « Money Call », posé aux côtés de la fine fleur du rap marocain actuel (Shobee et Madd). Sur des musiques assez génériques (des beats hip-hop, un peu planants, parfois électroniques et vaguement proches de ceux développés à Lyon par Jorrdee), un rappeur aux cheveux peroxydés raconte ses délires, soigne ses plaies, calme ses angoisses et délivre une interprétation folle, spontanée, noyée sous une couche d’effets sonores qui lui permettent d’emmener ses textes loin des grammaires usuelles – un peu comme s’il avait parfois abandonné l’idée d’articuler. Car le vrai atout de Laylow n’a jamais été dans ses lyrics. En interview, il le dit lui-même : il se fiche pas mal des morceaux à thèmes ou du storytelling. Tout ce qui compte pour lui, c’est la façon de mettre en son et en image ses mots.

Rap imagé

Un bref coup d’œil à « Volume Uno » (le fameux clip de dix-huit minutes) ou à la pochette de Mercy suffit à s’en rendre compte. Sur cette dernière, on le voit notamment poser, chemise ouverte, devant une Lamborghini jaune au beau milieu d’un camp de réfugiés syriens. « C’était spécial de ramener cette voiture là en plein milieu du camp, racontait-il à SURL en 2017. Certains passants pensaient que c’était une œuvre d’art, une performance artistique, pendant que d’autres me disaient que ça ne se faisait pas. Les avis divergeaient de ouf ! » Cliver, encore et encore, tel semble être l’unique but de Laylow, qui n’hésite pas non plus à jouer sur des esthétiques presque kitschs parfois, que ce soit sur ses pochettes d’albums (Digitalova, et sa vision désuète d’un couché de soleil en bord de plage) ou dans ses clips, marqués par l’imaginaire de villes telles que Los Angeles ou Tokyo.

On comprends alors que le bonhomme est bourré de second degrés (cf : le pansement Mickey posé sur son nez sur la pochette de .RAW), capable un jour de rapper sur l’amour, la drogue ou la quête de succès (et la désillusion face à ce dernier), l’autre de poser pour des marques pointues (Icosae, Off-White, Fattoyz…). Quitte à entrer en contradiction avec ses convictions indépendantistes ? Plutôt une façon pour lui d’avancer à sa manière, en multipliant les pas de côté.

Alors, forcément, cette attitude libre ne lui vaut pas que des louanges : pour les puristes du rap français, habitués à des textes plus aiguisés et socialement concernés, Laylow demeure un déviant, un artiste qui démontrerait à lui seul que le rap n’est définitivement plus ce qu’il était, et donc que « c’était mieux avant ». Pourtant, tout y est : des rimes égotripées (« Rap jeu remis à jour, fais bisou sur ma joue », rappe-t-il avec certitude sur « Ignore ») comme des réflexions intimes, du style comme de l’imagerie, des propositions musicales en solo qui l’éloignent illico des querelles de bac à sable pour savoir qui a la plus longue dans le rap français comme des duos systématiquement surprenants aux côtés de Jok’Air, Di-Meh, Sneazzy ou encore Swift Guad.

C’est dire si Laylow est à l’aise dans plusieurs univers, si, derrière une esthétique très marquée, le Toulousain est capable de tout. Son récent retour en est le parfait exemple. Alors qu’il aurait pu se contenter d’offrir « Maladresse » comme un complétement à .RAX, une sorte de cadeau de Noël en quelque sorte, lui préfère proposer neuf titres supplémentaires, tous regroupés au sein de .RAW-Z, un album foncedé, porté par des images saisissantes, une atmosphère angoissante et une ambition très simple, très claire : affirmer son indépendance et affiner son personnage d’homme bionique, porte-parole d’un rap plus mutant que jamais. « Je l’ai bossé dans le noir et tout le monde m’a dit que c’était pas une bonne idée de le sortir aussi rapidement après le dernier projet, mais j’ai rien voulu écouter », rappelait-il sur son compte Instagram. Avant de conclure, en forme d’avertissement : « .RAW-Z est mon projet le plus abouti, le plus sincère : écoutez-le avec les oreilles mais surtout avec le cœur. »

Article rédigé par Maxime Delcourt

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