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Palace x Ralph Lauren : pourquoi la skate culture continue de fasciner le luxe ?

Longtemps resté frileux à l’idée de s’encanailler avec la street culture, le luxe semble aujourd’hui plus inspiré que jamais par l’univers du skate et ses codes. Des Van’s griffées Hermès aux planches Dior en passant par les hoodies monogrammés Supreme X Vuitton, les détournements et collabs s’enchaînent à vive allure, balayant au passage le caractère conservateur, parfois un peu désuet, de l’univers du luxe.

Dernière en date à avoir succombé aux sirènes de la skate culture ? La très preppy maison Ralph Lauren, qui vient d’annoncer une collection signée par la griffe britannique Palace. À cette occasion, retour sur les origines d’un rapprochement entre deux univers que tout oppose pourtant.

PALACE X RALPH LAUREN, une ôde au skate des 90s

Il aura suffit de quelques affiches frappées du logo des deux marques placardées dans les rues de Tokyo pour faire bouillonner la fashion sphère. Quelques heures plus tard, Lev Tanju et Gareth Skewis, co-fondateurs de Palace, confirmaient la nouvelle: la griffe de skate britannique fera prochainement équipe avec Polo Ralph Lauren le temps d’une capsule exclusive. Une sélection de pièces à l’esprit vintage, inspirées de la culture skate des années 90, que Ralph Lauren définit pour sa part comme une « collection intemporelle représentant la lettre d’amour d’une jeune société de skate londonienne à sa marque préférée dans tout l’univers ».

Mais si les mastodontes de l’industrie et les marques street les plus pointues se témoignent aujourd’hui une affection réciproque, le luxe s’est longtemps montré distant face à cette culture underground tout droit venue de la rue. Alors, d’où provient ce décloisonnement soudain, qui semble parti pour marquer durablement l’histoire de la mode contemporaine ?

Chronologie d’une alliance inattendue

Dès l’apparition des premières planches au cours des années 60, les skateurs ont imposé leur style. Un style articulé autour de la fonctionnalité comme impératif absolu, affichant une indifférence manifeste aux diktats de la mode. Et se révélant, assez ironiquement, prescripteur pour le grand public. Des jeans déchirés aux silhouettes XXL en passant par les pantalons slim, les skateurs ont toujours eu un coup d’avance en matière de mode. Mais malgré ce caractère avant-gardiste, il faut attendre le début des années 2000 pour que la skate culture commence à susciter l’intérêt des grandes marques, qui tentent alors d’asseoir leur légitimité à grands coups de campagnes et compétitions sponsorisées.

À l’orée des années 2010, c’est au tour du luxe de s’emparer de la tendance. Vogue Paris y consacre une série dans son numéro de novembre 2010 et quelques mois plus tard, c’est la top Daria Werbowy qui s’affiche topless, planche sous le bras, pour la maison Céline. Peu à peu, tous les mastodontes de l’industrie répondent à l’appel : Kenzo présente son défilé SS15 dans un skate park parisien, Hermès affiche ses foulards au cou de deux rideuses pour sa campagne « Maxi-Twilly ». La planche, quant à elle, est élevée au rang d’objet d’art. Jayne Min, du blog Stop It Right Now, appose les imprimés du défilé Céline SS11 au dos de skates vendus en édition limitée. Dior Hommes enrôle l’artiste Dan Witz pour une série de 3 planches inédites tandis qu’Hermès dévoile plusieurs planches en bois de hêtre, disponibles à partir de 2500€.

Mais c’est en janvier 2017 que la tendance atteint son climax avec l’annonce d’une collaboration entre Louis Vuitton et le très hype label new-yorkais Supreme. Après six mois d’attente et d’effervescence, la collection est distribuée dans quelques pop-up de par le monde, et se retrouve aussi rapidement sold-out que recelée à prix d’or sur le web.

Mais si l’on pensait que la tendance s’essoufflerait après ce dernier coup d’éclat, l’annonce de la collab Palace X Polo Ralph Lauren semble indiquer que la fascination du luxe pour la skate culture n’ait toujours pas de fin annoncée.

S’inscrire dans l’air du temps

Cependant, il est légitime de s’interroger : qu’est-ce qui a bien pu déclencher l’engouement soudain du luxe pour une culture underground et populaire, qui s’est toujours revendiquée en marge des tendances ?

Plusieurs éléments entrent en jeu. Il faut y voir, entre autres, le corollaire d’une toute nouvelle vague d’icônes mode à l’aura street revendiquée. Citons pêle-mêle Rihanna, Kendall et Kylie Jenner, Cara Delevigne mais aussi Pharrell, Kanye, Tyler et autres ASAP Rocky, toutes et tous salués pour leur facilité à conjuguer pièces ultra-luxe et marques skate/street pointues. En parallèle, l’industrie a assisté ces dernières années à l’émergence d’une kyrielle de labels hype, parmi lesquels Vêtements, Hood by Air, Y/Project ou encore Gosha Rubchinskiy, offrant une relecture luxueuse des tendances venues de la rue.

Autre facteur-clef, la révolution numérique, qui a chamboulé le luxe et ses pratiques à grande échelle, notamment en termes de communication. Car si les marques jouissaient jusqu’alors d’un contrôle quasi-total de leur image, l’émergence de nouveaux mediums a définitivement changé la donne. En cause : la montée en puissance des influenceurs, qui on su s’approprier le luxe selon leurs propres termes, en rupture avec le modèle imposé jusqu’alors par les marques. Exit le total look ultra-léché présenté dans la presse mode, le luxe s’affiche aujourd’hui sur Instagram, associé à des pièces puisées directement dans le lexique urbain. Hoodie oversize, bonnet vissé sur la tête, Van’s aux pieds et sac Gucci à l’épaule, les influenceurs ont rapidement su fusionner les codes des deux univers, ralliant au passage toute une nouvelle génération de consommateurs en quête d’audace et de créativité.

La raison d’un tel engouement du luxe pour le skatewear pourrait donc se traduire par un simple réflexe de survie. Séduire une génération plus indépendante, irrévérencieuse, mais surtout lassée des codes classiques et de l’austérité traditionnellement imputés au luxe. S’adapter ou disparaître en somme.

Jouer la provocation

Il serait cependant réducteur d’attribuer exclusivement la tendance à une simple manœuvre marketing. Car si l’industrie s’est toujours montrée relativement prudente, elle a également toujours su faire siens les codes de ces contre-cultures, souvent symptomatiques d’une jeunesse en rupture avec la norme (et les conventions). Aussi, impossible de parler de la mode punk sans citer Vivienne Westwood, mais aussi John Galliano, Jean-Paul Gaultier et bien d’autres encore. Même son de cloche du côté du grunge, réinterprété par Marc Jacobs pour Perry Ellis en 93, puis par Calvin Klein, Hedi Slimane ou Dries Van Noten après lui. Idem encore pour l’esthétique gothique, la rave culture des années 80 ou encore le hip hop.

Un phénomène de récupération qui s’explique par le besoin perpétuel qu’a la mode de nourrir sa créativité, mais aussi la volonté d’apprivoiser et d’exploiter des codes qui lui permettent de rajeunir son image. En réinterprétant la culture skate, le luxe lui emprunte sa liberté, sa dimension subversive, et s’octroie par la même occasion la caution badass qui lui faisait défaut. Elle promeut l’appartenance à une communauté, cool et libre d’esprit, si chère à la nouvelle génération. Quitte à déposséder la skate culture de son essence…

Car s’il est une tendance toute en paradoxes, c’est bien celle du luxe raflant l’aura underground du skate. Celle d’un univers, régi par des codes stricts, immuables et surtout mercantiles, s’emparant d’une culture qui s’est toujours revendiquée en marge du consumérisme. Doit-on y voir de la part du luxe une volonté de s’affranchir de ses diktats, de se rendre plus accessible, ou bien un acte de provocation ? Une chose est sure, la culture skate de luxe semble avoir encore de beaux jours devant elle, sur Instagram comme sur les catwalks, mais peu sont les adeptes de la pratique qui débourseront plusieurs milliers d’euros pour une planche monogrammée…

 

Article rédigé par Mathilda Panigada

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