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En 2018, vous n’aviez d’autres excuses que d’écouter du R&B

Cette année, Janet Jackson, Lauryn Hill, Aaliyah ou D’Angelo ont accueilli dans leur cercle des héritièr.e.s doué.e.s, aptes à produire des albums et des tubes foisonnant d’idées, conçus pour durer.

Cette volonté de tout faire entrer dans des chansons de trois minutes et trente secondes, toutes ces références aux 90’s, tous ces emprunts à d’autres genres musicaux, tous ces possibles envisagés : voilà probablement ce qui définit le mieux le R&B en 2018, une année incroyablement riche et foisonnante pour ce genre musical trop longtemps sous-estimé et résumé (à tort) à des chanteurs pleurant à gorge déployée leur désespoir sentimental.

Tout, bien sûr, n’a pas été révolutionnaire, ni même audacieux : il suffit d’écouter les derniers albums des mastodontes du genre (Man of The Woods de Justin Timberlake, My Dear Melancholy de The Weeknd, Dirty Computer de Janelle Monáe ou Imagine d’Ariana Grande) ou ceux d’anciennes gloires tentant en vain de trouver un second souffle (The Time Is Now de Craig David, Liberation de Christina Aguilera) pour comprendre que certains ont simplement fait dans le fan service.

D’autres, en revanche, ont tenté de reformuler complément les codes du R&B, sans forcément les transgresser, mais en ayant toujours l’intelligence d’amener quelque chose de singulier, en phase avec l’époque. Ainsi, impossible de résumer les derniers albums de Tinashe, Ella Mai ou Camila Cabello (respectivement Joyride, Ella Mai et Camila) à leurs velléités 90’s : tous réussissent au contraire le tour de force de multiplier les clins d’œil au passé sans jamais sonner passéiste, tous, à défaut d’être de très grands disques, contiennent suffisamment de tubes pour toucher à l’universel, et tous rappellent que les artistes R&B, longtemps employés comme seconds couteux pour assurer les refrains des rappeurs, ont bel et bien survécu à l’autotune.

More Than a Woman

Au moment de faire les comptes, c’est pourtant vers d’autres artistes que les regards doivent se tourner. Pensons ici à Kali Uchis qui a mis plus de trois ans pour produire son premier album (Isolation) sur lequel elle a réussi à réunir un casting XXL, parfois très éloigné de son univers personnel (Thundercat, Kevin Parker, Tyler, The Creator, Damon Albarn, Reykon…). Un simple caprice ? Une façon de masquer un manque de personnalité ? Plutôt un moyen d’expérimenter, de ne jamais se répéter et d’aller là où l’inspiration se trouve, sans contraintes, ni barrières – après tout, on n’invite pas de tels artistes pour leur donner des ordres précis, mais au contraire pour confronter son écriture à des plaisirs inconnus.

Pensons également à Jorja Smith, capable de plonger sa voix dans les recoins les plus mélancoliques de la soul comme de composer des tubes syncopés, directement hérités de la scène UK Garage (« On My Mind »). Ce qui explique probablement pourquoi l’Anglaise est aujourd’hui chouchoutée de toute part : par les pop-stars américaines (Drake, Bruno Mars, Kendrick Lamar), par ceux qui continuent de chercher vainement une héritière à Amy Winehouse, par les médias qui semblent avoir tous classés son premier album (Lost & Found) parmi les grandes œuvres de 2018, et par les nostalgiques, qui ont vécu sa reprise de « No Scrubs » de TLC comme un des grands moments de l’année.

Pensons enfin à Teyana Taylor, dont le K.T.S.E. (l’acronyme de « Keep That Same Energy »), produit par Kanye West et publié en juin dernier, puise dans les classiques de la soul music (« For the Love I Gave To You » des Delfonics, « Because I Love You, Girl » des Stylistics, ou le fameux « Never Would’ve Made It » de Marvin Sapp sont notamment samplés), déploie tout un tas de guitares minimalistes et s’autorise absolument tout – une légende avance même que Kanye West aurait intégré un extrait de la sextape de Kim Kardashian et du chanteur Ray.J sur « Hurry », un titre où Teyana Taylor fait également une référence à Jimmy Neutron.

Nouvelle génération

Derrière ces trois artistes, parmi les plus fascinantes de l’année, d’autres en ont également profité pour s’extraire des sphères undergrounds (The Internet, Princess Nokia, Blood Orange, qui ne cessent de s’ouvrir des horizons toujours plus éclectiques) ou pour pleinement se révéler, profitant ainsi d’une hype et d’un renouveau R&B sous-jacent depuis le début des années 2010. C’est Tommy Genesis qui a profité de son deuxième album éponyme pour dévoiler les deux faces de sa personnalité : d’un côté, son visage le plus sombre, le plus sulfureux et, il faut le dire, le plus coquin (« 100 Bad » multiplie les clins d’œil à l’éjaculation, tandis que « Daddy » laisse entendre les cris d’une Tommy en plein orgasme) ; de l’autre, une chanteuse plus apaisée, presque enjouée par instant. C’est Dounia, qui, depuis le Queens, semble déjà à l’orée de quelque chose de grand avec The Avant-Garden, un premier projet qui alterne en des dynamiques acrobates les propos socialement concernés et les ballades langoureuses, sur des chansons qui font beaucoup de bien à la joie toute conne de fredonner un refrain, de chanter le cœur léger.

Enfin, c’est Lolo Zouai qui, aux côtés d’AMA, IAMDDB, Sabrina Claudio ou 070 Shake (encore une protégée de Kanye West !) s’est imposée comme l’une des grandes révélations de l’année en à peine quelques singles. « Highs Highs To Lows Lows », « Desert Rose » ou « Brooklyn Love » et son gimmick entêtant (« Oh la la, je suis chaude pour toi ») : tous ces titres sont ceux d’une fille qui a visiblement passé beaucoup de temps à écouter la discographie d’Aaliyah (elle n’est pas la seule, c’est une certitude !), mais aussi ceux d’une jeune femme qui, à l’image de ses contemporain.e.s, se veut foncièrement indépendante. « Avant de sortir « Highs Highs To Lows Lows », je suis partie à Los Angeles dans l’espoir de me faire un nom là-bas. J’ai rencontré des producteurs, des gens dont le métier est de dénicher de nouveaux talents, racontait-elle il y a quelques semaines à i-D. J’ai participé à des cours d’écriture, composé des chansons, enregistré quelques sons avec des pros mais je me suis vite rendue compte que je ne suivais plus mon instinct, que la musique je composais avec ces gens n’était simplement pas la mienne. Je me suis retirée. J’ai dit « non, désolée, ça ne marche pas pour moi » et je me suis pris les foudres des producteurs en retour. C’est à cet instant que j’ai compris qu’il allait falloir que je m’arme pour faire front aux égos des autres. À ce moment-là, j’ai dû tout recommencer à zéro. »

Vision française

Surtout, le buzz autour de Lolo Zouai témoigne bien deux particularités propres au R&B ces derniers temps. La première : les accointances qu’entretiennent les artistes avec la mode. Que ce soit Syd de The Internet qui pose en couverture du magazine Antidote habillée par Moncler, ou Lolo Zouai (justement !) qui s’affiche dans les magazines avec des vêtements de chez Carhartt, Koché et Ambush, les exemples sont nombreux. Et tendent tous à prouver l’intérêt aujourd’hui porté par les institutions sur les artistes R&B – les puristes diront que c’était déjà le cas à la fin des années 1990 avec la collaboration entre Aaliyah et Tommy Hilfiger.

La seconde : la façon dont la France semble plus que jamais réceptive à ce genre musical, longtemps considéré comme niais et sirupeux par les magazines spécialisés (et leur lectorat, donc !). L’accueil réservé à l’album Bisous de Myth Syzer en atteste d’une façon éclatante : Les Inrocks, OKLM, Tsugi, voire même Télérama, tous ont salués ces treize titres à travers lesquels le Français, à l’instar de ce que pouvait entreprendre Gainsbourg en son temps, fait (majoritairement) chanter les femmes, et sublime la voix de ses interprètes grâce à des textes simples mais éclatants, et des mélodies complaisantes au sexe, qui regardent les standards du genre droit dans les yeux – jetez un œil au clip de « Sans toi » avec Hamza et osez nous dire qu’il n’y a pas un évident hommage à celui de « Rock Your Body » de Justin Timberlake en 2003.

Côté hommage, Chris(tine & The Queens) a également fait fort avec ses clins d’œil appuyés (et peut-être encore plus assumés que par le passé) à Michael Jackson, pendant que d’autres ont simplement cherché à trouver un équilibre tubesque entre les codes du R&B et le classicisme de la chanson française (Angèle), à populariser de nouvelles expressions (big up à Aya Nakamura pour ses désormais célèbres « en catchana » ou « pookie » !) ou à briser définitivement les frontières entre rap et R&B (Jorrdee). Bref, autant d’audaces et de prises de risques qui permettent de tenir tous ces artistes à bonne distance des clichés liés au R&B – on se souvient tous, par exemple, du fameux « Moi, je stoppe sur mon flex » de l’humoriste-banquier Gad Elmaleh.

Phénomène mondial

Le plus merveilleux dans tout ça, c’est que l’on retrouve ce genre de tentatives aux quatre coins de la planète : en Espagne, où Rosalía doit autant aux stars du R&B (Rihanna) qu’aux grandes voix du flamenco ; en Belgique, où la néo-Bruxelloise Blu Samu développe un sens du refrain raffiné et une sérénité dans le chant qui n’est pas sans rappeler celle de Sade ; à Porto Rico, où Bad Bunny orchestre un fascinant ménage à trois entre les musiques latines, le R&B et le hip-hop ; au Canada, où Les Louanges met en son une écriture pop moderne, à mi-chemin entre quelque chose de très universel (le chant sensuel, les rythmes groovy, etc.) et des codes bien spécifiques, liés à un territoire (le franglais, manié ici à la perfection) ; ou encore en Suède, où Lykke Li a délaissé son format pop pour s’enfermer avec différents producteurs (notamment, Jeff Bhasker de chez GOOD Music et T-Minus, producteur pour Drake, Lil Wayne ou Nicki Minaj) pour mettre au point so sad so sexy, un disque qu’elle a souhaité comme un pont entre 808s and Heartbreak de Kanye West, le savoir-faire tubesque de Drake et les derniers albums largement autotunés de Bon Iver.

C’est dire si le phénomène est aujourd’hui mondial. Un peu comme si les succès (d’estime ou populaires) de Drake, Frank Ocean ou The Weeknd ces dernières années avaient fini par donner des envies, et suscité des carrières. Un peu comme si les figures tutélaires du genre (Lauryn Hill, Sade, tous de retour à leur manière cette année) étaient enfin reconnues de toute part comme essentielles à l’évolution musicale de ces deux ou trois dernières décennies. Un peu comme si les artistes R&B étaient désormais tellement créatifs, populaires et soudés que le rêve de Ian Isiah, émis dans une interview accordée à Pitchfork, était aujourd’hui possible : composé le « We Are The World » d’une nouvelle génération d’artistes.

Article rédigé par Maxime Delcourt

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