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2018 ou le renversement du Beau

« La mode est une forme de laideur tellement intolérable que nous avons à la changer tous les six mois ». En 2018, l’assertion d’Oscar Wilde n’a jamais semblé si pertinente. Et pour cause : il y a trois ans, la seule pensée d’un combo K-way – banane – cycliste aurait suffit à vous déclencher des frissons d’effroi. Aujourd’hui, vous vous surprenez à lorgner longuement sur ces sneakers ultra-massives, empruntées à l’#ootd de votre père un dimanche de barbecue. En l’espace de trois petites années, la tendance fièrement auto-revendiquée « ugly-chic», a joyeusement envahi les podiums et nos penderies.

Mais si elle peut prêter à sourire, cette réhabilitation du moche (ou plutôt, ce renversement des critères classiques du Beau) n’a pourtant rien d’anodin. Entre défiance, transgression, nécessité et provocation, retour sur ce phénomène fashion aussi jubilatoire qu’inattendu.

Aux origines, la Birkenstock

Crocs compensées, sneakers disproportionnées, sacs banane bariolés et survêtements peau de pêche frappés de strass, les grands hits du kitsch d’hier se sont transformés en l’espace de quelques années en objets de désir assumés. Tout commence en 2013, lorsque Phoebe Philo revisite pour Céline la Birkenstock, alors monopolisée par les touristes hollandais en vacances sur la côte d’Azur. Matelassée de fourrure pour ne rien arranger, la sandale suscite la surprise, puis rapidement l’obsession des it-girls du moment. Mais le véritable entichement de la mode pour le « laid » se dessine véritablement en 2016, lorsqu’un Christopher Kane en roue libre défraie la chronique en faisant défiler ses mannequins chaussés de Crocs marbrées. La tendance « ugly-chic » est lancée.

Deux ans plus tard, le goût pour le kitsch semble être à son apogée. Vestige des glorieuses nineties, le sac banane a retrouvé ses lettres de noblesse sous la houlette d’Alexander Wang et de Gucci, tandis que la claquette de piscine, exhumée par Jonathan Anderson, s’affiche partout sur les catwalks (avec ou sans chaussettes). Point d’orgue de cette résurgence du kitsch, le triomphe de la dad shoe, cette sneaker objectivement moche mais outrageusement confortable, à mi-chemin entre la basket de running et la chaussure orthopédique. Un OVNI stylistique, rapidement propulsé au rang de véritable must-have sous la houlette des marques les plus bankable du moment : Balenciaga et son modèle Triple S, Kanye West et sa Yeezy Runner, ou encore Louis Vuitton et sa Archlight ultra-racée.

Le moche comme source de créativité

Nous voilà donc vraisemblablement entrés dans une nouvelle ère en matière de mode. Celle du culte de l’anti-esthétique (si tant est que l’on puisse statuer sur un idéal esthétique universel et immuable). Reste à comprendre comment on en est arrivés là.

Dans un premier temps, on peut y voir une forme de provocation de la part des créateurs. Une volonté d’alerter le public et l’industrie sur l’absurdité d’un environnement saturé par l’abondance des collections, pré-collections, capsules et collaborations en tous genres. Une forme de protestation, donc, face à un rythme destructeur, une demande incessante de créativité, qui se traduit par une forme de parodie, de putsch stylistique qui aura vocation à interpeller un public las et sur-sollicité en transgressant les codes traditionnels du beau.

Mais si on y regarde à deux fois, on constate que la manie de questionner les notions de bon et de mauvais goût, de créer le désir par la transgression, n’a finalement rien de nouveau. En 1989, Martin Margiela défilait dans un squat parisien du 20ème arrondissement, ses mannequins vêtues de robes en sacs plastiques. En 1983, Rei Kawakubo présentait pour Comme des Garçons une collection volontairement destroy, faite de pièces déchirées, trouées, élimées, que la presse scandalisée labellisera « Hiroshima chic ». Bien avant, Coco Chanel redessinait elle aussi les limites du « bon goût » en empruntant les codes de la mode masculine. Une aberration en ce début de 20ème siècle, où la mode répondait alors à des normes ultra-standardisées.

S’affirmer en tant qu’êtres imparfaits

Mais revenons-en à nos moutons. Si c’est sur les catwalks que le moche a initié son retour en grâce, reste maintenant à comprendre l’engouement du public pour ces pièces d’un autre temps. Celles-là même qui suscitaient jusqu’alors des petites crises d’angoisse chez les kids des 90’s, au seul souvenir de cagoules qui grattent et de K-way impossibles à rouler dans leurs étui-ceintures.

Plus qu’une simple tendance de mode, le phénomène ugly-chic semble traduire un mouvement de défiance envers notre rapport au Beau et les canons traditionnels de la beauté. Une petite insurrection menée majoritairement par les jeunes générations, qui sont les plus impactées par la promotion et la valorisation d’une beauté prototypée, incarnée par une poignée d’influenceurs qu’il est parfois difficile de différencier. Dans un monde où les réseaux sociaux véhiculent continuellement une image parfaite et ultra-lissée, qui tend largement à l’uniformisation du style, du corps et de l’allure, la quête d’une esthétique nouvelle est devenue essentielle. Miser sur ce que la majorité s’accorde unanimement à qualifier de « moche », c’est se réclamer en tant qu’individu unique, fait de défauts, d’aspérités. C’est affirmer son Moi dans un environnement standardisé, revendiquer son droit à être imparfait. C’est, en somme, refuser les diktats.

Une quête d’émancipation en matière de mode qui a déjà contribué à flouter les lignes entre les genres, les styles, les cultures, (la mode no-gender, l’engouement pour le streetwear en sont de vibrants témoignages) mais qui touche également à d’autres domaines. Celui de la beauté (au sens cosmétique) par exemple, avec le phénomène du body positivisme incitant à accepter son corps tel qu’il est, à mettre en scène ses rondeurs, ses poils ou ses boutons d’acné, jusque là savamment dissimulés car affiliés à la laideur dans l’idéal collectif.

En somme, plus qu’une simple tendance vestimentaire vouée (par essence) à s’estomper, le phénomène ugly-chic aura marqué un nouveau pas en avant dans l’affirmation de soi, en marge des codes, des carcans et des traditions. Et on a bon espoir de voir cette nouvelle donne se pérenniser en 2019, sous la houlette de kids toujours plus déterminés à imposer leur singularité, et à envoyer valser les bonnes vieilles valeurs du bon goût d’antan.

Article rédigé par Mathilda Panigada

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