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La mode est cyclique, et voici pourquoi

Dans le milieu de la recherche un phénomène intrigue. Un phénomène qui régit les sciences, rythme la nature et qui, si l’on en trouvait l’équation adaptée, permettrait de prédire l’avenir : l’avenir économique, l’avenir politique et l’avenir culturel. Ce phénomène, c’est le cycle. Cette notion de rythme infini, dont le début et la fin sont identiques, se rejoignent. En somme, le principe d’une boucle qui se répète incessamment.

Si l’idée de cycle nous intéresse, c’est qu’il semblerait qu’il en existe un pour la mode. Nous pouvons tous nous mettre d’accord sur l’existence d’un cycle de mode, mais quant à démontrer ce qui le caractérise, là, les pistes se brouillent. Et c’est toute la mystique du sujet, car si l’on pouvait définir une boucle systématique dans la mode, l’on détiendrait le pouvoir de ne jamais se tromper en donnant la bonne silhouette au bon moment. Néanmoins, chacun aura remarqué un systématisme. Qui n’a jamais entendu ses parents lui dire “je portais la même chose quand j’étais ado” ? Et qui ne s’est jamais pris pour un devin quand il a vu arriver la tendance rétro 2000 quelques années après la tendance 1990’s !

Alors la mode serait-elle si prévisible ? Au delà des évolutions techniques et technologiques, pouvons-nous prédire précisément ce que nous porterons dans 10, 20, 50 ans ? Les designers sont-ils des sur-êtres prophétiques ou des témoins visionnaires plus sensibles ?

De quoi parle t-on ?

Avant de lancer la boule de cristal, cernons rapidement le territoire. De quoi parle- t-on ? Le sociologue Alexandre Gofman indique l’importance de bien distinguer deux types de Cycles de mode1.
Le premier, qu’il nomme Cycle de Mode I, définit simplement l’évolution et le changement des modes. C’est-à-dire comment une mode en substitue une autre. 
Le deuxième, Cycle de Mode II, caractérise cette fois la diffusion même de ladite mode. De comment la mode se répand, passe d’une population à une autre. Le schéma le plus connu étant la diffusion verticale (ou “trickle down effect”) qui suppose que la mode passerait des élites vers les masses. Dans cet article, nous questionnerons donc le Cycle de Mode I, en tentant de saisir de quelle manière une mode en remplace une autre.

Les éternels retours

Parmi les nombreuses recherches sur la question, Agnes Brooks Young fournit une étude des plus étourdissantes. Ayant analysé l’évolution du vêtement féminin occidental sur la période 1760-1937, elle parvient, en se concentrant uniquement sur la forme des jupes, à distinguer trois formes récurrentes. Trois fondamentaux qu’elle nomme ainsi : le type “derrière rebondi”, le type “tubulaire” et le type “en cloche”. Elle constate que chacun de ses types se succèdent à peu près tous les tiers de siècle, le cycle entier durant 100 ans. L’étude s’arrête en 1937, date de l’édition de l’ouvrage d’Agnes Brooks Young2.

Dans la période étudiée, Young distingue les cycles suivants : 1760-1795 (36 ans de type « derrière rebondi»); 1796-1829 (34 ans de type « tubulaire»); 1830-1867 (38 ans de type « en cloche»); 1868-1899 (32 ans de type « derrière rebondi»); 1900-1937 (38 ans de type « tubulaire »).

Si la démonstration est percutante sur la période étudiée, elle s’avère en revanche caduc pour les années suivantes. Admettons, en effet, que Christian Dior remette le type “en cloche” sur la table en 1947, celui-ci ne perdurera en revanche qu’une décennie. Puis, la mode ne fournira quasiment plus que du type “tubulaire”. Le principe trouve donc sa limite, bien qu’il nous amuserait de dire que le type actuel serait celui du “derrière rebondi” porté par Kim Kardashian et consoeurs. Car ce que Young ne pouvait présager, c’est qu’aujourd’hui c’est le corps qui donne forme au vêtement et non l’inverse, comme ce fut le cas jusqu’à l’avènement du prêt-à-porter.

Les 3 types « en cloche », « tubulaire », et « derrière rebondi » d’Agnes Brooks Young après 1937.
 Tailleur Bar, Christian Dior, 1947 / Gucci by Tom Ford Automne-Hiver 1996 /
Yeezy Saison 8 portée par Kim Kardashian

Une succession de minimalisme et maximalisme ?

Essayons une autre approche, et proposons une nouvelle hypothèse de cycle. Celle-ci est simple : la mode ne serait qu’une succession de vagues d’épure et d’opulence. Du sobre et à l’exubérant, de la mesure à la démesure, du plus au moins…

Si l’on ne se concentre que sur les designers “phares” depuis le XXe siècle, sur ceux qui proposent une vision, en excluant la mode dite “commerciale”, on pourrait effectivement établir la frise suivante :
(-) En 1915, Gabrielle Chanel donne un coup fatal au vestiaire féminin : elle dépouille, simplifie la silhouette ; jusqu’à ce que (+) Christian Dior, en 1945, lui redonne de l’apparat avec le “new look” et ses femmes fleurs comme faire-valoirs de leurs époux. (-) A la mort du couturier, Yves Saint-Laurent, qui reprend les rênes de la Maison Dior, présente la ligne trapèze qui emboite le pas aux designers des 1960’s : Courrèges et Cardin. (+) Aux lignes pures des 1960’s succèdent les maximalistes des 1980’s, période euphorique menée, entre autres, par Mugler, Gaultier, Montana, Versace jusqu’à Christian Lacroix plus tard. (-) Dès les années 1990, la mode s’accélère, les courants s’embrouillent et cohabitent. Entre minimalistes et anti-fashion, les figures minimales sont celles de Tom Ford pour Gucci, Helmut Lang et Jil Sander ; d’un autre côté les 6 d’Anvers qui, bien que leurs créations soient hétéroclites, se rejoignent également dans un certain dépouillement. (+) Dès le milieu des 1990’s l’extravagance et l’opulence de Mcqueen chez Givenchy et Galliano chez Dior galvanisent la mode qui va alors entrer dans une ère d’excès en tous genres à l’aube des années 2000. (-) En 2011, Raf Simons succède à Galliano chez Dior : l’épure est remise en lumière, en écho avec Phoebe Philo qui succède à Michael Kors chez Céline, Alexander Wang chez Balenciaga et les débuts de Jacquemus. (+) En 2015, Raf Simons quitte Dior et Galliano revient pour Maison Margiela. En parallèle, Jeremy Scott débarque chez Moschino, Alexandre Michele prend la D.A de Gucci, et Demna Gvasalia entre chez Balenciaga. La vague d’opulence s’accompagne de la percée de jeunes créateurs et maisons telles Vaquera, Palomo Spain, Y/Project et Dilara Findikoglu.

De gauche à droite : Yola Letellier dans un ensemble Chanel, 1926 / Renée Breton portant l’ensemble Zemire de Christian Dior, 1954 / robe Courrèges de la collection « Moon Girl », 1964 / ensemble Thierry Mugler,, 1983-84 / Calvin Klein printemps-été 1995 / Dior par John Galliano, automne-hiver 2004 / Céline par Phoebe Philo, printemps-été 2012 / Y/project par Glenn Martens, printemps-été 2018

Aucune mode n’étant absolue, il s’agit là d’établir une frise chronologique des tendances dominantes du siècle passé. En ne s’attachant qu’à la “mode plastique” sans prendre en compte la mode appliquée, celle de la rue. Car nous parlons plus, ici, de mode que de vêtements. Il s’agit plus d’un courant esthétique, d’un ton, que d’un vestiaire.
Evidemment, chaque invention, chaque création, donne naturellement naissance à son contraire. Il n’y a pas de blanc sans noir, pas de jour sans nuit, et pas de culture sans contre-culture. Bien-sûr, face à l’épure de Chanel il ne faut pas oublier l’exubérance de Schiaparelli, ni l’antimode de Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo faces au glamour des 1980’s. Mais si l’on se penche sur le cycle de la contre-culture on observera, qu’elle aussi, obéit à cette même alternance de plus et de moins.

Alors, si l’on poursuivait cette frise, serait-ce à dire qu’un certain retour à la mesure refera bientôt surface dans la mode ? Si l’on peut effectivement constater une alternance entre des périodes mesurées et démesurées dans la mode, on ne peut en revanche pas en évaluer la fréquence, ni la pérennité. Néanmoins il semblerait que nous soyons bien à l’apogée d’une ère maximaliste, ce qui laisserait présager sa précipitation prochaine, lorsqu’elle aura été suffisamment digérée, puis épuisée. Ainsi va la vie d’une mode : elle culmine et chute.

De gauche à droite, les collections printemps-été 2019 de Givenchy, Jacquemus, Balenciaga & Courrèges

D’ailleurs quelques signes avant-coureurs peuvent déjà laisser entrevoir cette nouvelle ère arriver. Lors de la dernière fashion week, Demna Gvasalia a présenté chez Balenciaga une ligne plus tempérée qu’à son habitude, Jacquemus épure de plus en plus et Clare Waight Keller, nouvelle D.A de Givenchy, a proposé un vestiaire élégant sans superflus. Notons également la nomination de Yolanda Zabel à la Direction Artistique de Courrèges. La designer allemande, qui a travaillé chez Chloé, Jil Sander et Acne Studios auparavant, donne (cette fois) un vrai coup de jeune à la maison, dont on peut flairer le succès et une remontée médiatique à venir. Enfin il y a l’annonce de la renaissance de la maison Jean Patou, inventeur du sportswear et compère de Gabrielle Chanel dans la pureté de la ligne, dont le nouveau D.A Guillaume Henry présentera sa première collection en 2019.

 

 

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Jean Patou is back. More to come soon… #jeanpatou #patou #guillaumehenry #fashion #mode

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« I AM FRENCH AND I DETEST EXTRAVAGANCES », Compte Instagram Jean Patou, lancé le 24 Septembre 2018

Un système bientôt bouleversé

Aujourd’hui la tendance générale est à la réduction des cycles, tant du Cycle de Mode I que du Cycle II. On le sait et on l’entend : la cadence des collections est devenue infernale. Il faut créer et produire vite, renouveler sans cesse. A l’aube du troisième millénaire, le temps est aux grandes Maisons tenues par de grands groupes, avec des moyens de communication sans précédent. Le marketing régnant devant la création : il sonde, enquête, “source” son environnement pour aguicher le plus de clients et en froisser le moins possible. Plus que jamais, le client est roi ; et le designer à son service. Il faut répondre à la demande, et non plus la créer. Surtout ne pas trop prendre de risques. C’est l’ère des compromis.
Quant à la critique de mode, elle aussi sous la houlette de groupes de presse, elle ne remplit plus son rôle. Elle ne critique plus, elle commente. Elle ne fait plus découvrir des vêtements, elle place des produits.

Dès lors, on ne peut plus uniquement compter sur des personnalités créatives pour faire la mode, comme on ne peut plus compter sur la presse pour faire le tri du génie de tel ou tel créateur. De nouveaux facteurs sont entrés en jeu qui, sous des motivations économiques, jouent de leur influence sur le cycle de la mode. Dans ce contexte, il est difficile de prétendre pouvoir prédire quoi que ce soit. Les facteurs changeant, l’algorithme du cycle change également.

Plateforme de personnalisation de la marque de sneakers Vans

N’oublions pas que la thèse de Young a été mise à défaut par le changement capital du système de la mode, qui est passé de la confection à la production en série. En ce qui nous concerne, c’est à l’expansion digitale et ses progrès qu’il faut veiller. De nouveaux outils nous mènent progressivement vers des services de plus en plus personnalisés et personnalisables. Les GAFA collectent massivement nos données pour mieux assouvir nos désirs, des offres sur-mesure telles que NIKEid émergent, et le marché de l’imprimante 3D ouvre des perspectives de plus en plus prometteuses. Dès lors, la question de la pérennité du prêt-porter tel qu’on le connaît se pose et, avec elle, celle de son cycle.

 

Article rédigé par Sullivan Gumb

 

NOTES

1Alexandre Gofman, « Les éternels retours. Notes sur les cycles de mode », Revue européenne des sciences sociales, vol. xlii, no. 1, 2004, 2Agnes Brooks Young, « Recurring cycles of fashion 1760-1937 », 1937

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