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TRENDS podcasts #3 avec Feu! Chatterton

L’un est chanteur parolier, le second est guitariste et synthé. Arthur Teboul et Clément Doumic sont deux des cinq membres du groupe Feu ! Chatterton et incarnent aux côtés de Sébastien Wolf, Antoine Wilson et Raphaël de Pressigny le renouveau de la chanson française.

Un univers éclectique envoûtant, une passion pour le lyrisme théâtral et un style vacillant entre rock et poésie, font de Feu ! Chatterton la figure de proue de la scène rock hexagonale. Trends est allé à leur rencontre pour parler de leur dernier album « L’Oiseleur », de leur vie en tournée, et de leur processus d’écriture.

TRENDS : Alors la tournée, comment ça se passe ?

Arthur : Franchement c’est assez cool. La première avait été très chaotique, elle s’était faite dans des conditions bien moins confortables. La promiscuité, la tension, la fatigue nous avaient un peu usé, et du coup, je t’avoue que j’appréhendais pas mal celle-ci. Mais maintenant on sait nager. Ça nous demande un peu plus de discipline, certains se sont mis à des trucs comme le yoga. Et, surtout, on arrête de faire n’importe quoi le soir (sourire).

Vous n’êtes pas trop tout le temps les uns sur les autres ?

Clément : Un peu, mais il faut réussir à se créer des moments de solitude, même si c’est un peu artificiel.

A : Genre aller aux toilettes (rires).

C : On a fini par y arriver, en se disciplinant. Pour Arthur, ça passe par le physique, il fait beaucoup d’exercices avant de monter sur scène, il s’échauffe la voix… De mon côté, ça passe davantage par l’isolement : je vais me balader le matin, visiter la ville, des choses comme ça.

A : C’est assez particulier la tournée, tu redeviens un enfant. Les rockeurs, nous y compris à nos débuts, font les malins ; mais avant le concert, tu es un peu assisté. On te dit quand tu joues, quand tu manges etc, et au final tu ne vis rien parce qu’il faut que tu te préserves et que tu gardes une certaine force émotionnelle pour être sur scène. Donc tu es un peu zombifié. Je ne suis pas du tout discipliné, mais j’ai appris à le faire pour réussir à être bon sur scène.

C : Ouais, vient un moment où tu n’as pas envie de saboter le moment du concert parce que tu as fait un peu n’importe quoi la veille.

L’Oiseleur est sorti depuis maintenant 10 mois. Comment vous le ressentez avec du recul ?

C : C’est compliqué comme question, parce qu’on ne sait pas comment les gens le ressentent. On a des retours bien sûr, mais maintenant qu’il est sorti, c’est difficile de le percevoir. Ce qu’on sait en revanche c’est qu’il y a des chansons ou des moments qui ont une consistance particulière sur scène, quelque chose de très fort. Par exemple Souvenir ou Sari D’Orsino qui, en plus, sont joués de manière assez différente de la version studio.

A : Ce qui également intéressant, c’est qu’on a écrit cet album assez vite. Alors que le premier avait déjà vécu sur scène, on s’attendait à redécouvrir L’Oiseleur pendant nos concerts. Et c’est arrivé. Les concerts font partie des moments où les choses t’échappent, et où tu ne contrôles plus grand-chose. D’où le titre d’ailleurs, qui fait référence à celui qui essaie d’attraper les oiseaux, les choses qui fuient. Je crois qu’au final c’est un album où on a essayer d’accrocher des instants fugaces, comme le vent qui file entre les doigts, une lumière qui fait scintiller une rambarde, sur un bateau… De brefs instants qui sont presque des épiphanies, des célébrations de petits riens. A mon sens, il ne nous a d’ailleurs pas livré tous ses secrets.

Ça vous arrive de le réécouter ?

C : Ça nous est arrivé une fois, lors d’une session d’écoute à la maison de la Poésie, je crois. Et c’était un peu bizarre…

A : C’est un peu comme regarder une photo de toi à 15 ans alors que tu en as 20… C’est encore toi, mais plus vraiment. Et il y a quelque chose d’un peu désagréable là-dedans.

Au niveau de tes paroles, Arthur, elles sont très symboliques. Ça t’arrive de les analyser, de les comprendre a posteriori ?

A : Non, je le fais pas… En revanche il arrive que des gens du public m’écrivent ou viennent me parler, et me fassent part d’interprétations auxquelles je n’avais pas pensé. Ils ont raison en soi, les chansons ne m’appartiennent pas. Mais par exemple pour L’Oiseau, qui est une chanson moins légère qui en a l’air, qui parle d’un pigeon mort au bord de l’eau… Quelqu’un m’a écrit : « ça parle des migrants en fait ». Je n’avais absolument pas pensé à cette image mais il y a du vrai là-dedans. Et c’est très savoureux comme moment, lorsque tu découvres un autre sens à ta chanson, qu’elle finit par te dépasser. Une autre fois, le lendemain des attentats du 13 novembre, on jouait en Bretagne. Sur Cote Concorde, je répète « Vendredi 13 », et la portée des mots était évidemment très différente de d’habitude. Ces paroles avaient un potentiel qui m’était inconnu. Et ce n’est pas de l’auto-analyse, toute chose peut avoir un impact inattendu : ce livre peut te tomber sur la tête, ou bien sauver la vie de quelqu’un, ou être le moteur d’un grand désespoir chez lui… 

C : Et même sur Porte Z, cette phrase à la fin : « Nous n’aurons peur de rien ». Quand on la jouait dans les mois suivant les attentats, elle résonnait de manière très étrange, en écho aux slogans de Paris.

A : Si je ne les analyse pas, aussi, c’est aussi parce que je les charge de beaucoup d’équivocité. Tu parlais de symbolisme tout à l’heure et c’est vrai qu’il y a de ça, j’ai beaucoup travaillé les paroles dans ce sens ; surtout pour L’Oiseleur. Je voulais qu’il y ait une vraie liberté d’interprétation, inviter les gens à découvrir des choses par eux-mêmes sans trop les guider.

D’où, aussi, la grande place laissée aux plages instrumentales ?

A  : Oui ! Il y avait une seule chanson instrumentale dans le premier album, et les autres titres étaient beaucoup plus bruts. Là on a aimé les instants où on se laissait porter, en live. C’est aussi pour ça qu’il y a plus de claviers que de guitares.

C : On a pris beaucoup de plaisir à laisser plus de place aux instruments, à se laisser rêver la chanson.

feu! chatterton

Est-ce que vous vous sentez faire partie d’un genre, d’une sorte de ‘nouvelle scène française’, ou vous voyez complètement à part ?

C : C’est toujours une question délicate. Ce qui est certain c’est qu’on ne fait pas un style de musique en particulier. Après, c’est vrai qu’il y a dix ans, peu d’artistes chantaient en français. Quand on commencé, beaucoup de choses se faisaient en anglais, c’était le post-french touch, et on ne se sentait pas à notre place là-dedans. Aujourd’hui, c’est vrai que beaucoup s’amusent à tordre la langue, à l’utiliser ; de manière plus ou moins heureuse. Par exemple, Grand Blanc ne fait pas du tout la même musique que nous, mais je pense qu’on s’inscrit en quelque sorte dans le même mouvement. Pareil pour Catastrophe, qu’on aime beaucoup.

A : Bon, Catastrophe chante un peu en anglais. Mais il y a également Flavien Berger ou La Femme, qui font des choses très bien en français. En fait, je crois que ce qui caractérise cette nouvelle scène, c’est que chacun fait quelque chose d’hybride, avec de multiples influences ; et personne ne se sent faire partie d’une quelconque famille.

Et ça, vous pensez que c’est dû à quoi ?

A : Pour faire le malin, je dirais Youtube (sourire). Quand les algorithmes te passent du rap, puis du rock, puis de l’électro, ça paraît ridicule de cloisonner les genres. Pourtant il y a 10 ou 20 ans, c’était le cas.

C : Bof, ça a toujours existé, les hybridations. Regarde les Beatles, ils prenaient des choses d’un peu partout et faisaient leur propre musique. Ou le krautrock, qui a amené la répétition dans la musique rock…

Ouais, mais je ne sais pas si des albums aussi peu « cadrés » que le vôtre auraient pu exister avant.

A : Oui, regarde, il y a L’Ivresse, qui est une chanson rap, Grace qui est presque 60’s.

C : Je suis d’accord, les choses ont changé dans le sens où plus personne n’a envie d’être catalogué. A l’époque, on écoutait un groupe, Granville, qui faisait de la pop mignonne et qui se revendiquait vraiment yé-yé. Samy, notre producteur, revendique plus ou moins la même chose avec son groupe, d’ailleurs. Je pense que ça existait déjà, mais c’était effectivement plus rare, auparavant.

A : C’est peut-être aussi du à la consommation de la musique. Avant le streaming et tout ce qui va avec, le public aimait s’inscrire dans des codes précis. Plus maintenant.

Le rap garde quand même un peu cet esprit là !

A : Oui, c’est vrai. Finalement le fameux intitulé « musique urbaine » – qui est d’ailleurs est assez laid – réunit des codes semblables, Vald, Romeo Elvis et des trucs comme ça. En fait, c’est comme s’il y avait eu une décennie flottante ou tout le monde était en perte d’identité, se cherchait une ancre. Aujourd’hui, je crois que les jeunes ont trouvé ça dans cet espèce de rap variété – qualificatif qui n’a rien de péjoratif. Ca se voit en festival, tout le monde est heureux d’être là, ensemble, à bouger de la même manière. Il y a un truc d’appartenance culturelle.

C : Et j’insiste sur le fait qu’il n’y a rien de péjoratif dans l’appellation « rap variété », parce qu’il y a des trucs super cools dans Vald, ou PNL. Il y a une liberté énorme, parfois beaucoup plus grande que dans le rock.

A : C’est vrai que dans le rock, tu peux avoir l’impression d’être dépositaire d’une tradition. Là, les mecs partagent la dérision, l’insolence avec leur public. Avant ça, c’est le rock qui s’appropriait cette sorte de catharsis, de monstruosité créatrice. Egalement, le rap est désormais la musique qui fait vivre la langue de la manière la plus novatrice, même si les sujets sont parfois redondants. Dans Feu! Chatterton, on essaie d’avoir la même liberté, à notre manière. Ce qui nous plait surtout dans le rock, en fait, c’est l’urgence du live.

Avant une chanson, vous ne prévoyez jamais de faire un style, ou un autre ?

A : Pas du tout, on a un seul critère en tête, c’est celui de l’honnêteté et du plaisir. On a aussi découvert que c’était un gros piège de se dire « Je vais faire ça, faire ci ». C’est beaucoup plus intéressant de tirer un fil, de se laisser porter.

C :  Je me souviens qu’à une époque, on écoutait beaucoup La Femme, et je voulais faire un morceau un peu comme eux…

A : Avec le Korg, là, toudadidadou.

C : … on a essayé, et ça ne marchait pas du tout, c’était nul. On prend des éléments et ça ressort de manière inconsciente, en fait.feu!chatterton

Vous n’avez donc pas du tout le prochain album en tête ?

A : Pas du tout. On est en tournée, et il faut une autre disposition d’esprit pour écrire. Si je me mettais à le faire j’aurais l’impression de faire une infidélité au concert du soir.

C : C’est dur, je ne sais pas comment font les gens : Eddy de Pretto, Orelsan, les mecs font des Zenith mais continuent à écrire.

A : Oui, chacun a sa manière de faire. Là ça commence à me démanger mais ma manière de vivre l’écriture fait que j’ai besoin de partir, de prendre le temps. Par ailleurs, si j’écris quelque chose très vite, la chose n’aura pas d’importance. J’ai besoin de changer le rapport au présent pour ça, alors que là on est dans une forme de course.

Tu commences à ressentir le besoin de prendre ce temps là ?

A : Grave. Fin mars on a un break, et tu n’imagines pas à quel point j’ai hâte. J’adore la scène hein, mais je commence déjà à réfléchir où je vais partir, m’installer avec une valise de livres, dans un jardin, je sais pas… M’enfermer pour prendre le temps d’approfondir les choses.

C : Il faut vivre, se nourrir pour pouvoir écrire. Si tu fais juste ça sans t’être intéressé à d’autres arts, d’autres musiques, ça ne sert rien.

A : Il y a un superbe livre de Jorge Semprun qui parle de ça. Il s’appelle L’Ecriture Ou La Vie, et à un moment il arrive à ce dilemme : quand tu écris, tu arrêtes de vivre. C’est aussi pour ça que notre métier est risqué. Sans faire attention, tu vas vivre des choses dans le seul but de les écrire, ce qui au final affadit les événements, les souvenirs. Alors comment tu fais pour te tendre des pièges, pour ne plus avoir cette angoisse créatrice ?

C : Après, c’est une façon de voir les choses parmi d’autres, certains artistes réussissent à créer tout le temps.
A : Pas les meilleurs à mon sens ! Proust a pu écrire sa cathédrale de littérature parce qu’il a arrêté de vivre, il a épuisé jusqu’à la dernière de ses sensations, le dernier de ses souvenirs. Et ça l’a épuisé. En tournée, tous les jours se ressemblent, et c’est quasiment impossible, tu finit devant ton miroir, à faire un auto-portrait de toi-même ; et ce dernier devient de plus en plus vide. 

Recadrons-nous un peu sur votre actu : vous êtes sélectionnés aux Victoires de la Musique. Ça va vous faire quoi de jouer à la télé ?

C : Alors déjà on n’est pas sûrs de jouer… Mais on mesure quand même notre chance, l’industrie n’est pas si corrompue que ça (sourire). On commence de plus en plus à comprendre pourquoi on est là, et même si c’est quand même la grande messe de l’industrie, ça reste une chance pour un groupe comme nous. Feu! Chatterton n’est mine de rien pas si commercial, et c’est cool de jouer la musique qu’on fait sans se corrompre, devant des gens qui ne nous ont jamais entendu dans les canaux d’écoute habituels. C’est une sorte d’infiltration (rires).

A : C’est un peu le carnaval de la variété, il faut le dire… C’est d’abord un moyen de vendre des disques, pour l’industrie. Nous on est contents d’y être parce que c’est l’occasion de faire de la publicité à notre musique. Je n’ai pas envie d’être ingrat parce que c’est une forme de reconnaissance de notre travail, mais on préférera toujours qu’un artiste qu’on aime nous dise qu’il apprécie ce qu’on fait. Et il y a Miossec dans notre catégorie, c’est quand même sympa.

C : D’autant plus que nos catégories nous correspondent bien. Il y a deux ans  c’était « révélation scène », là c’est « album rock »… Bon, même si on ne fait pas vraiment du rock, il y a une cohérence.

Vous vous sentez quand même à votre place du coup ?

A : Oui, on veut pas que notre discours apparaisse comme trop ingrat, c’est facile de critiquer quand tu es sélectionné. Simplement, on prend du recul là-dessus : jouer à la télé c’est génial mais le trophée en lui-même ne représente pas grand-chose.

C : Voilà, l’exposition apportée reste tout de même intéressante. On a conscience des défauts du truc, certains médias vont, comme chaque année, défoncer la cérémonie ; mais tout ce qui compte pour nous, c’est que notre musique résonne ailleurs que là où elle passe habituellement.

Propos recueillis par Xavier Ridel

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