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De Céline à Slimane : quand le créateur superstar fait table rase

On efface tout et on recommence : le premier défilé d’Hedi Slimane pour la maison Céline est venu chambouler une conception traditionnelle, celle du rôle du directeur artistique dans une grande maison. Drôle de faux-pas, ou début d’une ère nouvelle ?

 

La presse française a été plutôt clémente avec le premier défilé d’Hedi Slimane pour Céline, décrivant sagement plutôt que remettant en question (pressions des annonceurs, es-tu là ?!). C’est, comme souvent, sur les réseaux sociaux que la parole s’est libérée, un peu comme au début de #MeToo, mouvement auquel la presse anglo-saxonne, elle, n’a pas manqué de faire référence, dénonçant une image stéréotypée de la femme (jeune, filiforme et sexy, blanche aussi, enveloppée dans des minirobes à volants ou à paillettes) inacceptable aujourd’hui. Et surtout, débat qui a enflammé les fashionistas : à des années-lumière de la « femme Céline », forte, cérébrale, que Phoebe Philo avait développée avec succès. C’est simple : ces adolescentes boudeuses s’avançant sur le podium d’un air sombre semblaient avoir été parachutées d’un défilé Saint Laurent d’il y a quelques saisons ; à l’époque, précisément, où Hedi Slimane en était le directeur artistique.

D’où la question : Hedi Slimane a-t-il le droit de faire du Hedi Slimane partout où il va ? D’abord chez Dior Homme de 2000 à 2007, puis chez Saint Laurent de 2012 à 2016, et désormais chez Céline. Une question qui en entraîne une autre : est-ce que la notion de « maison » revêt encore un sens, si son style prend un virage à 180 degrés à chaque changement de directeur artistique ?

 

Cela fait quelques saisons que le mercato de la mode, qui consiste à déplacer les designers comme des pions, donne le tournis. Que celui qui n’a pas besoin de réfléchir au moins cinq secondes à la question de savoir qui préside aux destinées actuelles de Givenchy ou de Chloé lève le doigt ! Il n’empêche qu’à la première collection, on reconnaissait toujours l’image de la maison. Les designers fraîchement nommés se plongeaient dans les archives et en tiraient une silhouette qui rassemblait les trois éléments-clé : l’héritage, leur sensibilité à eux, et l’air du temps. Même une personnalité aussi forte que John Galliano s’est fondue dans l’esprit artisanal de Maison Margiela. Même le très iconoclaste Demna Gvasalia chez Balenciaga a respecté une certaine construction du vêtement. Et même Riccardo Tisci n’a fait table rase ni du tartan ni du trench-coat à son arrivée (toute récente) chez Burberry. Une continuité qui fait qu’au final, quelles que soient les évolutions, la femme Dior ne sera jamais la même que la femme Chloé, laquelle ne pourra jamais non plus être confondue avec la femme Balmain ou Rykiel. Chacune a ses codes. Ne serait-ce qu’histoire que les clientes s’y retrouvent.

Les codes… C’est un mot très fort, en ce moment. Tout le monde doit en posséder, les ressusciter, les mettre en valeur, les marques de mass-market aussi bien que les griffes de mode. Le désir d’héritage est au maximum, comme un gage d’authenticité et de storytelling – deux autres mots en vogue. La preuve, c’est aussi ce relaunching de marques fortement ancrées dans l’histoire mais disparues des radars : après Courrèges ou Schiaparelli, c’est la maison Patou qui, grâce à LVMH, devrait renaître de ses cendres.

 

Et soudain, voilà qu’un éternel trublion de la mode se pose en travers d’un modèle établi. Hedi Slimane n’a pas cherché à réinterpréter les pantalons larges, les jupes midi, les couleurs neutres de Phoebe Philo. Il ne semble pas avoir été effleuré par des questions de journaliste, comme celle de réfléchir à « l’ADN de la marque ». Il a fait son truc, poursuivi son rêve, celui d’une silhouette dont lui-même qualifie la quête d’obsessionnelle. Il a créé une rupture ; il a été, autre mot à la mode, disruptif. Car la mode, si elle a besoin de transmission, a aussi besoin de secouer, de surprendre. Et comme il s’agit d’une histoire de création autant que de gros sous, elle a besoin de séduire les Millenials, cette génération qui fait fantasmer n’importe quel investisseur et que l’on dit accro au zapping et au renouvellement permanent. Il y a en ce moment-même un exemple frappant de réussite disruptive : c’est le Gucci orchestré par Alessandro Michele, dont les tribus bigarrées, festives, faisant swinguer les robes de mamies à fleurs, prennent le contre-pied de ce que l’on voyait quelques saisons avant. Sauf que si l’on y regarde de près, les codes sont là : des imprimés inspirés des foulards d’autrefois, les bandes iconiques, le double G…

Avec leur liberté insolente, les débuts d’Hedi Slimane chez Céline (doit-on écrire Celine, maintenant que le designer a fait enlever l’accent sur le logo ?!) constituent un phénomène tellement déstabilisant, tellement unique en son genre, qu’il est difficile d’en tirer des conclusions. Hedi a-t-il ouvert une brèche, afin que son plus grand fan, Karl, ose à son tour délaisser le tweed ou le camélia chez Chanel ? (On en doute.) Hedi va-t-il poursuivre sur sa lancée ? (Possible.) Etre viré ? (Peu probable !) Trouver un compromis et faire du « Hedi Phoebe » ? (Mmmm…) Et une maison de mode, désormais, qu’est-ce que ça va représenter : toujours ce work-in-progress qui observe le passé pour inventer le futur, ou bien… une coquille vide ? Une résidence d’artiste ? Quant aux clientes déçues de Céline, dont on dit qu’elles se jetteraient actuellement sur le moindre bout de tissu ou accessoire dessiné par Phoebe Philo afin d’anticiper le manque, vont-elles suivre ce changement de cap, ou se reporter sur une autre marque ?

 

Tout reste à écrire et pour nous, à suivre. Vivement la prochaine fashion week !

Par Laure Gontier

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