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Défilés mixtes, mode no-gender : masculin-féminin, le nouveau pluriel

Des femmes et des hommes qui défilent sur le même podium, des vestiaires qui séduisent indifféremment filles et garçons. En brouillant les codes, l’époque renverse une opposition mode féminine / mode masculine devenue désuète. Et c’est tellement plus qu’une simple histoire de chiffons…

Une femme qui s’avance sur le podium… puis un homme. Et encore une femme, et puis encore un homme. Ou parfois d’abord une quinzaine de femmes, suivis d’une quinzaine d’hommes. Bienvenue au défilé Calvin Klein. Ou Céline. Ou Jeremy Scott. Ou Burberry. Bienvenue dans la néo-Fashion Week !

La Femme et l’Homme qui défilent en même temps, en général tous deux lors d’une Fashion Week Femme : ce qui relevait il n’y a pas si longtemps de l’exception et du manifeste un peu dingue (Vetements, mettons) constitue aujourd’hui une évidence. Surtout pour cette vague de designers frondeurs qui ont beau s’être hissés au sommet, adorent quand même casser les règles : Hedi Slimane bien sûr, lequel vient non seulement de dessiner la première collection Homme pour Céline, mais a également choisi de la faire défiler en même temps que la Femme ; Raf Simons pour Calvin Klein, Alessandro Michele chez Gucci, Jeremy Scott ou Vivienne Westwood (cette grande dame de la mode prouvant à chaque saison qu’on peut avoir décroché la carte senior depuis pas mal de saisons et garder l’esprit punk). Même si l’un des précurseurs fut quelqu’un de nettement plus sage en termes de style, Christopher Bailey, chez Burberry.

Burberry SS19

Très bien tout ça, mais qu’est-ce que ça raconte ? Plusieurs choses. Des histoires d’argent autant que de buzz médiatique, de style et d’avancée sociétale. Rien que ça.

L’argent, d’abord. Un seul défilé au lieu de deux, c’est mathématique : ça coûte moins cher. Et quand on n’avait pas encore de collection Homme, comme c’était le cas chez Céline jusqu’au 28 septembre 2018 (pour info, la marque a été créée en 1945 !), en développer une permet sinon de doubler ses revenus, au moins de toucher une nouvelle catégorie de consommateurs. Le buzz médiatique, ensuite : être pionnier dans une tendance, en mode, c’est plutôt bien vu. C’est même un peu la base. Donc mieux vaut s’y raccrocher tant qu’elle faire encore parler d’elle.

Mais, plus captivant pour les fashionistas, c’est le style. Car qu’est-ce qu’on remarque, lorsque les silhouettes s’enchaînent sur le podium ? Qu’il y a des défilés dans lesquels les filles sont très filles et les mâles très mâles, ils pourraient défiler séparément que ça ne changerait rien. Et qu’il y a des défilés dans lesquels les frontières se brouillent, où plus personne n’est assigné à une image, à une attitude, à un genre. Ça, c’est typiquement le nouveau Céline, le nouveau Gucci, un peu aussi le nouveau Calvin Klein, c’est hyper rafraîchissant et c’est ce qu’on appelle le masculin-féminin.

BOY MEETS GIRL

Le concept en lui-même n’a rien d’inédit. Il y a belle lurette que l’expression « masculin-féminin » est le gage d’une coolitude absolue. C’est Charlotte Rampling en costume d’homme. C’est Diane Keaton en Annie Hall. C’est l’image de la fille qui emprunte la chemise blanche ou le pull oversize de son mec. Depuis peu, les marques entérinent le phénomène, transformant une gestuelle spontanée en argument commercial. Ami a fait beaucoup parler de lui avec sa ligne « l’homme pour la femme » (à ne pas confondre avec une ligne femme traditionnelle ! L’idée, c’est de conserver le côté « volé aux hommes »). Editions M.R. a lancé une capsule dédiée aux filles, reprenant quelques essentiels et l’esprit de la ligne masculine, mais sans vouloir devenir « une marque mixte ». Parallèlement, son co-fondateur Rémi de Laquintane vient de créer une griffe certes 100% féminine, mais clairement inspirée du vestiaire masculin. D’ailleurs, on n’y voit pas l’ombre d’une robe.

Phénomène à sens unique ? Loin de là. Après le masculin-féminin, le « féminin-masculin » : un décadrage subtil, grâce auquel une silhouette traditionnellement virile s’est portée vers quelque chose de plus sensible et surtout, de plus créatif. Voire débridé – il n’y a qu’à voir les Gucci guys du Printemps-Eté 2019 et leur look granny chic ! La grande époque, ça a été celle du chanteur Pete Doherty en dandy rock, héritier destroy des romantiques du XIXème siècle, et d’Hedi Slimane redessinant radicalement la carrure chez Dior Homme. Lequel Slimane ravive aujourd’hui, chez Céline donc, ses oiseaux de nuit à la masculinité douce plutôt qu’agressive, aux costumes cintrés et aux silhouettes élancées.

L’un dans l’autre, la mode a pris conscience du caractère obsolète de l’opposition homme / femme et, au-delà de l’androgynie, s’est entichée du no-gender. C’est là que l’on touche à un bouleversement plus profond qu’il pourrait y paraître. Car rien de tout cela n’est qu’une histoire de chiffons – la mode n’a jamais été qu’une histoire de chiffons ; ça a été une longue histoire de l’émancipation et de la libération de la femme ; c’est aujourd’hui une autre forme du chapitre de l’égalité homme-femme. Le no-gender, ce sont les basiques qui vont à tout le monde, sans connotation ni masculine ni féminine, volés à personne, juste des jeans, des sweat-shirts ou des t-shirts neutres. Il y a eu un engouement il y a quelques saisons, à tel point que H&M s’y est mis avec sa collection Denim United, et Zara avec Ungendered… mais là, bizarrement, la proposition n’a enflammé le public. Peut-être parce qu’au niveau de la créativité, ça évoquait moins l’audace folle d’un Vetement que le boring bon ton d’un stock Gap d’il y a dix ans.

HOMME, FEMME, (SURTOUT PAS DE) MODE D’EMPLOI

Qu’importe. Cette androgynie des podiums, ce no-gender des lookbooks nous ont prouvé que, malgré une actualité dans laquelle certains voudraient sans cesse remettre l’homme, la femme, papa, maman à une place antédiluvienne, la mode a pris sur elle de devenir cet îlot de liberté dans lequel chacun peut être qui il veut être. Elle donne les panoplies pour devenir femme, pour devenir homme, ou pour être l’un et l’autre, ou même aucun des deux, elle gomme des divisions dépassées, invente les codes et les normes de demain, ouvre grand les portes à un courant d’air salutaire. Prescriptrice, relayée par les influencers ou les Insta addicts, elle contribue à changer le paysage des rues, et les mentalités qui vont avec.

Et ça n’est pas prêt de s’arrêter. La relève va encore plus loin que ses aînés, avec le naturel de ceux qui ont été habitués à ça. Koché découpe des maillots de footballeur pour en faire des robes. Marine Serre s’autorise des trucs inouïs, comme une fille dans un pantalon Big Jim, un garçon dans des couleurs marshmallow. La presse, les acheteurs du monde entier applaudissent, s’extasiant sur cette nouvelle norme plurielle, irrévérencieuse et joyeuse.

Comme il est loin le temps où Jean-Paul Gaultier semblait très fun et très seul avec sa jupe pour homme…

 

Article rédigé par Laure Gontier

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